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Voeux 2017 : Le lampadaire qui voulait entrer dans la lumière

« J’aime le réel lorsqu’il est transfiguré avec une attention particulière »
Blaise Cendrars

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factoryb.com artiste Brandon Stahlman

Voeux 2017

Une page est tournée, mais l’histoire continue. 2017 est un pas de plus dans l’histoire de l’humanité et c’est nous qui l’écrivons. Je vous souhaite de trouver, si ce n’est déjà fait, ce sens à votre vie qui éclaire votre chemin et vous donne envie de vivre chaque jour pour créer, transcender et sublimer, tels des magiciens, ce quotidien dont nous devrions voir toute la richesse et prendre soin. Je vous souhaite une excellente année 2017 et une bonne lecture.

Le lampadaire qui voulait entrer dans la lumière

J’ambitionnais de me muer en lampadaire pour transcender l’univers, lui apporter ma lumière.
Lorsque je fus fin prêt et tout illuminé, je me tenais droit et fier, enraciné dans le bitume amer.
Eclairer les passants égarés dans l’obscurité, donnait à mon existence un certain sens de l’humanité.
Sensibles à mon éclat, ils relevaient la tête pour me saluer, me féliciter de leur montrer le chemin. Profitant de la clarté, ils se laissaient aller à musarder avant de rejoindre leur foyer.
Oubliant la fatigue de la station debout prolongée, je m’enorgueillissais de ces célébrations, gonflait mon ampoule de toute ma vanité, poussais l’excès de zèle jusqu’à les illuminer même en journée.
Les jours passaient et les passants aussi, hâtant le pas devant moi ; relevant la tête puis ne la relevant plus, jusqu’au jour où je ne vis plus que le bout de leur chapeau, émergeant du col de leur manteau.
J’avais beau briller de toute mon intensité, aucun regard ne trompait le trottoir.
Alors, je me mis à clignoter, grésiller de désespoir, puis m’éteignis. Un chien vint pisser à mon pied.
Le lendemain soir, enveloppés par la pâle bienveillance de la pleine lune, les passants pressés déambulaient devant ma dépouille sans sourciller et le surlendemain, dans la nuit épaisse, quelqu’un releva la tête, puis un autre et un autre… Il leur manquait quelque chose, mais quoi ?
– C’est le lampadaire, dit l’un d’eux.
– Il faut absolument appeler la mairie pour le signaler et le remplacer. Répondit un autre.
– Les lampadaires ne sont pas fiables, dit un dernier. Ils nous lâchent sans crier gare quand nous avons le plus besoin d’eux.
J’eus un sursaut, un élan de survie, je m’allumais, clignotais, grésillais, puis m’éteignis tout à fait.
Les passants haussèrent les épaules dans un soupir, puis comme tous bons passants qui se respectent, passèrent leur chemin.
Une personne cependant revint sur ses pas, posa sa main sur mon mât et souffla :
– Tu me manques, j’espère que tu reviendras.

Nadia Bourgeois

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Le sourire de noël

Le sourire est le chemin qui mène à la métamorphose.

C’est bientôt noël et nous nous affairons tous activement pour offrir des cadeaux à ceux que nous aimons et ce, pour voir leur visage s’illuminer de ce sourire que nous attendons en retour et nous rend si heureux. Alors, n’oubliez pas d’offrir un sourire ! En attendant, je vous offre un petit texte juste comme ça, pour sourire.

Demain c’est noël. J’ai envie de faire un cadeau qui vient du cœur, un cadeau particulier. J’ai déjà ma petite idée en franchissant la porte de la boutique devant laquelle je passe tous les matins. Je reconnais le vendeur à l’air triste. Les épaules voûtées, il s’applique à ranger des coffrets cadeaux en forme de bouches énormes derrière le comptoir. Il relève pesamment la tête et me lance un regard laconique épinglé au-dessus d’un visage figé dans ses rides d’amertume.
– Vous désirez ?
… Un sourire s’il vous plaît. Il continue à ranger les coffrets.
– Quel modèle ?
… C’est-à-dire ?
– Un sourire franc, massif, narquois, hypocrite, large, commercial, timide… je vais pas vous énumérer toute la liste !
– Je n’y avais pas réfléchi, je… L’homme s’impatiente un peu.
– Sinon, j’ai les coffrets spécial noël à prix promo. Il désigne un coffret doré posé sur le présentoir prévu à cet effet. Juste au-dessous, il est écrit :
« Sourire glacial ».
– Je désire simplement un sourire chaleureux.
L’homme hausse les épaules et repose le coffret.
– C’est vous qui voyez. Quelle quantité ?
Je suis abasourdie.
– Comment, quelle quantité ? Un sourire peut-il être pesé ?
– Non, je veux dire, pourquoi un seul sourire quand vous avez la possibilité d’en avoir toute une variété ?
– Un seul suffira pour commencer, merci.
– C’est pour consommer sur place ou à emporter ? Vous pouvez l’essayer si vous le souhaitez, le miroir est à côté.
– Oh, non, ça ira, c’est pour offrir. Pouvez-vous l’emballer ?
– Oui, il faudra ajouter un supplément pour l’emballage.
– Entendu. Vous acceptez les bonnes intentions ?
– Non, la maison ne se contente pas de promesses.
-Vous prenez les mains tendues ?
– Non, ce n’est pas assez lucratif. Excepté si vos mains sont pleines, bien entendu.
– Oh, je vois… Je lui tends un billet.
L’homme l’encaisse rapidement, me fait un paquet et me tend mon ticket de caisse sans modifier son expression. Je le glisse dans mon porte-monnaie et je reste là, sans bouger. Il lève un sourcil interrogateur. Je brandis le paquet avec mon plus beau sourire et je lui dis :
– Tenez, c’est pour vous.
– Qu’est-ce… C’est une blague ?
– Non, monsieur, je suis sérieuse. Vous vendez des sourires, mais vous semblez avoir perdu le vôtre. Joyeux noël !
La stupéfaction passée, l’homme m’offre un large sourire.

Nadia Bourgeois

la calligraphe de l’air

La calligraphe de l’air

la calligraphe de l'air

danseuse

D’abord, elle défait lentement chacun de ses gestes, déboutonne ses doigts un à un pour dévoiler la chair délicate de la paume de sa main rosie par la pudeur des sentiments.
Elle fait glisser la lumière sur son épaule diaphane, chuchote son corps dans toute sa sensibilité, emplit l’espace de ses vibrations elliptiques.
Puis, dans une chorégraphie savamment orchestrée, elle projette son ombre dans une mue extatique. Pendues à une note coulante, ses pensées jouent sur le fil ténu de l’harmonique. Au bout du soupir, dressée sur la pointe de sa silhouette tendue comme un calame, elle exsude l’encre douloureuse de son âme dans de grands jetés, se perd dans des tracés lyriques et des signes oniriques.
Elle avance, fragile, dans toute la beauté de sa candeur tremblotante et la grâce de ses pas, vacillant comme une flamme prise dans les filets du vent.
Son souffle et la sueur mêlés dans ce ballet charnel, chantent la mélodie de l’être en devenir, bulle de soie en suspension aérienne dans une étreinte musicale.
Elle danse jusqu’à l’ultime respiration, jusqu’à papillonner au-dedans, jusqu’à mourir d’amour. Mourir dans la prose charnelle, mourir d’oser vivre l’éternel recommencement.
Jusqu’à vivre dans l’élan de l’instant, de la seconde féconde, de la retenue temporelle…
Lorsque, dans un dernier soubresaut, la calligraphe de l’air lâche une émotion au bout de ses arabesques, elle sait qu’elle a vécu sa plus belle histoire.

Nadia Bourgeois

Méditation chamanique


 Expérience sur la musique the chaman’s journey you tube

J’ai écrit ce texte à la suite d’une consigne donnée par Anaël Verdier en atelier d’écriture en 2015. Je me suis prêtée au jeu et me suis inspirée de cette musique. Ce fut une expérience étonnante, je me suis laissée porter par le rythme et les mots m’ont échappé. Je vous recommande d’essayer, même si le résultat peut s’avérer déroutant. 🙂

Je suis bien dans l’entre soi fragmenté de l’univers et je plonge dans le son empirique d’une goutte de pluie. L’œil végétatif danse dans une rotation imberbe.

Mon corps n’est plus qu’un son, une torsion organique qui s’élance dans la matière invisible du cosmos. Ondulations cérébrales, terreau animal. Je ne fais plus qu’un avec la vie et j’avance, remue l’humus au sol. Enfonce et enfonce mon esprit tellurique dans la fossilisation temporelle de la genèse.

Une note, je chante. Je m’arc boute et j’ondoie ; je fragilise mon espace, je transcende l’un.

Vaste, vaste étendue, arrière, epsilon ! Voile imperceptible, murmure vagal.

Je cours et je saute. Une, deux. Un nuage est tombé à terre et se répand sur les racines de mes regrets.

Le lierre grimpe et envahit mes tympans. Aussi fine que du papier, je suis traversée par la lumière. Elle écrit sa musique sur mon corps. Tatouée, je cours encore, je saute, je danse et m’essouffle. Je me pose, il est là. Il glisse comme une ombre sur mon visage, le caresse, je frissonne. Un, deux, trois, motif géométrique en mouvement, je capitule. Je me laisse prendre.

Battement de cœur, boum, boum, boum, boum, changement de rythme, boumboum, boumboum. Encore une accélération. BoumboumboumboumBOUM ! Majuscule en l’air. Gravitation de l’éternel néant, je fuse. Comète insolente, je laisse une trace sur la voûte stellaire. Quelle impudence ! Fau-il que je rayonne ?

Je préfère me taire, rêver et me taire. Il vient à moi je le sens, je ne m’en effraie pas. Il peut m’habiter, j’ai suffisamment de place. Il peut se raconter, je le chanterai, je l’hymnerai même, jusqu’à l’épuisement. Il appui sur mon torse, appui et appui encore. Respire, respire !

Là, voilà, c’est mieux. Encore un rythme dans ma poitrine. Boum tchak, boumboum tchak.

Boum…Boum… ralentissement, anéantissement, sursaut.

Oui, je sais que ce n’est pas ce que vous attendez. Où est le sens ? Une histoire, une expérience ? Et si c’était ça. Sujet verbe complément, complètement en dehors de moi. Ce n’est pas ça la vie. C’est une fulgurance, une incohérence qui vous habille d’intelligence. Déconstruire, jeter, polir, briller, puis aimer.  Juste un tambour et soi et dans l’entre soi, un monde. Convoquer l’onirisme, l’appel de l’ailleurs, la frontière tranchante, l’ultime appel !  Je l’entends, il parle en moi lorsque je sais me taire. Apprendre à se taire pour mieux s’emplir.

Mes pieds sont des papillons, ils ne touchent plus terre. Ils ont mieux à faire, ils savent qu’elle est en eux. Insinue-toi, envahis-moi. Je suis caisse de résonance. Mon cœur fibrille jusqu’au point de rupture. C’est le vertige absolu. Non sens, verbe. Pulsation, verbe. Allez, ça y est, je sens que je lâche prise. Je suis à chair de peau, je martèle. Martèle et martèle. Ca s’enfonce dans le dedans. Ca me vrille, ça m’instille, ça me meut.

Je suis un être pris dans la tourmente d’un rythme lancinant et j’avance mais je ne sais pas où je vais et je ne trouve même pas ça inconfortable. Je suis bien. Je ne suis plus là en fait, je suis  dans l’entre soi et j’ai la tête qui tourne. Mon rythme cardiaque s’accélère.

Pulsation, pulsation, tambour. Il va vite, il cogne, il m’agrippe, il m’entraîne. Où ça ?

Je cours, je cours, je cours, je cours, je m’essouffle. C’est vert autour et ça bouge. Ca va trop vite et j’ai peur que mon cœur lâche. Ouf, j’entre dans la matière. Je cloche sur des notes de piano. Je m’enfonce et je remonte et c’est magnifique. Le grain de ma peau vibre.

« Cantanatolate ». Je me sens glisser et voler. Je me vois, je rampe, je creuse mon dos et j’avance dans les herbes hautes, félidé royal. Ma chevelure balaie le chemin de l’exil auquel je suis forcée. J’ai le regard brisant. Je cherche quelque chose dans un rituel qui me dépasse. Je suis à la limite du supportable, elle est plus forte que moi. Elle m’angoisse et pourtant, je ne cesse de me la repasser en boucle. C’est la deuxième étape. Cette musique que j’accueille et que j’intériorise depuis deux pages me modélise. Je suis derviche tourneur et ma tête n’est plus dans l’axe.

Des ombres m’observent et m’encerclent. Je vois le ciel tournoyer au-dessus de ma tête.

A moins que ce ne soit moi.Je suffoque, je n’arrive pas à me concentrer. Je ne vois plus rien. La musique est omniprésente. J’ai vraiment le vertige et la tension monte. C’est incroyable. C’est une caisse de résonance. Ca va vite. Encore et encore trop vite. Si ça va plus vite, est-ce que mon cœur explose ?

Un casque vissé sur la tête, je suis au bord de l’épuisement. La musique s’arrête. C’est le grand vide. Je recommence. Je veux aller au bout de l’expérience. Une addiction péremptoire. Boumboumboumouboumboumboumboumboum ! Encore ! Encore ! Plus fort ! J’augmente la densité. La volute est à son maximum et je commence à saisir les nuances de ses battements lancinants. J’en saisis les contours, les décélérations. Je n’ai pas de vision particulière, juste une vive émotion. J’ai envie de me lever. J’ai le sentiment que je ne peux pas accéder à une étape supérieure si je ne danse pas avec ces notes. Elles m’appellent elles me cherchent et je n’en peux plus. Un accent, deux, trois, accent ! Accent ! Frappe !

Mon corps est un silence et demi. Il se résout dans l’absence temporelle. Allez, si je me mettais à vivre maintenant, là, si j’osais. Si je me déployais ?

J’ai mille peaux et je m’appelle Kichté. Je ne suis pas matérialité, j’existe dans les espaces, dans les creux, dans le vide. Je suis pétrie de vide et j’ai traversé des épreuves que seules les âmes mal nées sont capables de supporter. J’ai chevauché le soleil pour m’enfuir de la douleur. Elle m’a traquée et j’ai résisté. J’ai sauté de nuage en nuage et je me suis posée sur la pointe de l’espérance. J’y suis restée en équilibre sur un pied, juste pour défier l’adversité. Elle se dressait devant moi en figure obsolète. Je l’ai chassée de tout mon amour et elle s’est mise à pleurer. Je me suis assise à ses côtés et je lui ai dit que ce n’était pas grave, que j’avais pleuré moi aussi et que les larmes font pousser les arbres. On peut s’y mettre ensuite à l’abri alors ça ne fait rien. A l’ombre de la douleur, on se recompose. Elle m’a tendu la main et je l’ai serrée très fort. On a survolé ensemble plein de territoires inconnus et nous avons fait l’exégèse du monde.

Répétition. Il y a quelque chose d’absolu dans la répétition. Elle réinvente, elle accède au magique, au sacré dans la boucle. Boumboumboumboumboumboumboum !  La transe ! Boum boum boumboum boumboum boum boumboumboumboumboum. Les repos, les absences creusent la différence et singularisent. Univers, sommes nous vraiment vers l’uni. L’universalité un peu pour se reposer et unis vers quoi d’abord ?

Refuser l’uniformité, désincarcération thoracique de l’esprit. Je sursaute, il arrive au galop, là, prend la lumière dans les filets de sa crinière fauve. Je m’accroche à son  insonorité.

Ils refluent vers mon centre. Je les appelle de toute mon âme mais ce sont les images qui  vectorisent l’intensité acqueuse de mes mystères.

Lichen, mandragore, verdoyante allée poudreuse de l’immense voile de soie, puisse tu me couver de ton iris de feu.

Kichté est mon nom et il transcende la descendance de l’infanticide amertume.

Je suis le fruit de la connaissance. J’ai toutes les connaissances et le grain de ma peau est une connaissance acquise à la cause de l’humanité.

Suis-je à l’état d’incohérence ? Supporterez vous cet alanguissement né de la variation vibratoire de la note affûtée de mes désirs ?

Je suis une page que l’on tourne, qui jaunit, que l’on froisse. Je m’écris entre les lignes. Je marche entre les marges et j’ai le vertige. Ca tourne, ça suinte, ça déborde d’emphase.

Steppe contaminée par les lueurs de l’aube chétive. Ligne cadencée de l’aile brisée de l’aigle dévolu à l’élévation.

Soi, soi, soi, soi, soi, soi, péremption. Soi, soi, soi, soi, soi, soi, rédemption.

Je suis un monde dans un monde et rien ni personne ne pourra l’empêcher. Pas même la mort, il est trop tard. T-r-o-p t-a-r-d. Je suis affranchie. Plus rien ne m’atteint, pas même le néant. Je suis l’absurdie crucifiée. Une étoile égarée à la pointe émoussée mais je trace mon sillon à travers la voir lactée pour atteindre cet autre versant de l’envers. Solitudinale est mon âme. Anamorphosée en cet instant, je surgis dans les volutes de tous les possibles. Végétale, minérale, animale, je suis en tout ce qui prend vie.

Là, ça y est, je m’assied en tailleur et je contemple la majesté des atomes fortifiés. Ils conspirent sur la toile de mon esprit et je vois une vallée au milieu de laquelle coulent quelques notes de joie sautillantes. Elle vrille là où la terre l’appelle et jaillit, obscure, plus vive que jamais pour inonder de son aura les alentours. Et je suis cette rivière, je vrille et je danse avec elle. Danse, danse, danse, danse, danse, émerge. Boumboumboumboum.

Boum, boum, boum, boum, une sensualité avérée, hop, hop, hop, hop ! Obstacle.

Incrustation déficiente, pourquoi tu t’accroches, hein ? Tu veux voir l’après, le bout de l’infini. Obstruction, changement d’orientation. Ligne courbe, arabesque.

Respire, respire, respire, court, mais court après ces idées échevelées qui te tiennent tête. Tu t’prends pour un humain ? Ah, ah, alors crie ! Arrache tes poumons et ce qui te sers d’oreille. Ecoute avec les yeux ! Battement, battement, chevauchement. Stop !

Tu les sens les unions sournoises, inattendues ? Ca te dépasse, les mots s’unissent, font leur chemin. Simplifie l’accueil, reçois, le rythme, forge l’artère fémorale.

Tourne, tourne, convoque ! Tu peux le faire, laisse les venir, laisse les entrer, tu as ta place !

Meurs !

© Nadia Bourgeois

 

 

Eric Emmanuel Schmitt Lorsque j’étais une oeuvre d’art

518q3yk3eal-_ss500_« – Tu es mon œuvre, mon chef-d’œuvre, mon triomphe. »
« – J’enfonce même la nature. Jusqu’à toi, je n’avais qu’elle comme rivale sérieuse. La nature ! »

« Cette fois si maline si sournoise si inventive, si futée soit-elle, elle est incapable de réaliser ce que je viens d’achever avec toi. Recalée, inapte, pas assez d’extravagance.
– Tu ne ressembles à rien de connu car l’art n’est pas imitation, tu es mon geste, ma vérité…Lama avait vêtu les trente beautés d’une combinaison rose sans plis ni coutures qui imitait parfaitement la nudité, la peau de tissu moulait leurs corps avec indécence et seuls deux boutons rose fushia sur les seins et un triangle de crin noir sur le bas-ventre signalaient l’artifice. Les beautés se pavanaient entre les invités sans se douter, comme moi, que Zeus ne leur avait créé cet uniforme de nudité saumon que pour mieux dénoncer la Nature et sa consternante absence d’invention. »

Lorsque j’ai lu ce roman il y a quelques années, j’ai été vraiment touchée par le héros dont on ignore le nom à part celui d’ Adam bis, dont l’affuble son géniteur artistique, Zeus-Peter Lama. Pour oublier sans doute qu’il ne s’est pas fait tout seul, ce dernier se substitue à son propre créateur pour façonner son chef-d’oeuvre. Rien que cela. Adam bis se voit dépossédé de tout ce qui fait l’intérêt d’être humain : disposer (dans une mesure toute relative) de son humanité. Le créateur névrosé, non content de le transformer, va jusqu’à tenter de lui ôter son âme, sa conscience pour le réduire à l’état d’objet. Cela me fait penser à « L’homme qui était refait » d’Edgar Allan Poe dont on admire dans la nouvelle,  la dentition parfaite, le corps magnifique et vigoureux . Pourtant, celui-ci n’est plus qu’un amas de vêtements, un être en kit soumis à l’assistance de son valet lorsque le masque tombe.

Quelle est cette vanité humaine qui nous pousse sans cesse à vouloir dépasser la nature au lieu de l’honorer ? Dans ce cas,  l’art tente d’imiter la conscience de notre fragilité, l’insupportable finitude de notre condition. Hors, redouter d’exister dans son ombre sans comprendre ce qu’elle nous enseigne ne nous rend pas plus fort, mais plus inhumain. Plutôt que d’entrer dans un bras de fer avec la nature, créer avec elle et non contre elle nous fait grandir. Le propre de l’art n’est il pas de s’affranchir des limites en sublimant la nature plutôt qu’en l’enfonçant ? Offrir au monde une multitude de visions poétiques du monde ?

Tant que l’homme n’aura pas réglé son complexe des origines, il reste à craindre pour son avenir. A l’heure du trans-humanisme, la question est fondamentale tant les dérives possibles sont effrayantes.

 

Conseils d’écrivain

Les secrets d’écrivain de Joyce Carol Oates

auteur Joyce Carol Oates

Poétesse et romancière américaine, Joyce Carol Oates enseigne la création littéraire à l’université de Princeton. Auteure de plus de soixante-dix titres, elle a figuré deux fois parmi les finalistes du prix Nobel de littérature.
Comment définissez-vous le travail d’écriture ?
L’inspiration, l’énergie et même le génie sont rarement suffisants pour « faire de l’art ». Ecrire est un métier qui s’apprend. Ensuite, le laps de temps entre l’émergence de l’idée et la fin du manuscrit est incalculable. Cela peut prendre des années. Il y a tellement d’éléments à prendre en compte pour écrire un roman. On peut comparer ce processus à des affluents dans une rivière. Vous voyez cette rivière, elle paraît unie. Pourtant, elle est traversée par d’innombrables affluents.
Que faire si écrire devient douloureux ?
Si écrire devient douloureux, terriblement difficile et que le désespoir guette, alors vous devez continuer à travailler. Ce serait lâche d’arrêter. Mais si écrire est doux, il faut également continuer. Finalement, on écrit, ou on devrait écrire, à chaque instant.
Quelle est la place de la réécriture dans votre travail ?
Lorsque je finis un roman, je commence à travailler sur des nouvelles et parfois un deuxième roman. Lorsque ce roman est terminé, je réécris une grande partie du premier. Pendant ce temps, le deuxième texte repose dans un tiroir. Ecrire, réviser, écrire et à nouveau réviser est un rythme qui me convient. Malgré ma réputation d’auteure très prolifique, je suis en faveur de révisions fastidieuses. La révision est aussi un art.
Source : enviedecrire.com

Nouvelle Ella Katoudir episode5

Je lui ai fait le coup de la carte postale maison pendant qu’il dormait la tête en arrière, la bouche ouvert avec une main posée sur la poitrine et l’autre pendante. On aurait dit un enfant avec ses boucles brunes et sa peau hâlée. Il avait un je ne sais quoi de touchant. Ca me remuait le short mais il fallait que je parte. Je pouvais pas me permettre le luxe de pousser plus loin l’analyse sur canapé. Je m’étais allongée mais mon compteur Freudien s’était bloqué sur la case actes manqués.
« J’ai passé un bon moment, merci pour tout ; la bombance et la nuit sous la pluie d’étoiles étaient d’enfer. »
Quand je suis sortie de chez lui, j’ai vu les deux mégères fidèles à leur poste sur le banc. Je me suis dirigée vers elles et je leur ai raconté quelle bonne nuit j’avais passé.
– Vous devriez essayer. Il est très confortable…
Elles ont fait leur mijaurée. Je me suis marrée parce que ça faisait déplacé à leur âge. Elles auraient dû sourire rien qu’à l’idée que ça pourrait leur arriver encore. Mais bon…
J’avais pas pour ambition de me lancer dans le service à la personne. J’étais tellement occupée par la mienne… J’ai pris mon sac et j’ai stoppé dans la rue principale sous la cagnard.
J’ai pas eu le temps d’attraper une insolation. Une voiture rouge coupée sport s’est arrêtée pour me prendre à son bord.
A l’intérieur, il y avait un mec coupé dandy. Il a retiré ses lunettes de soleil, a planté ses yeux dans les miens et m’a demandé :
– Je vous dépose où ?
– Au gré du peu m’importe pourvu que ce soit ailleurs. Vous savez si c’est loin ?
Il a souri, remis ses lunettes et je suis montée en jouant les starlettes sans oublier de donner en souvenir mon capot aux ragoteuses de Trouduk qui ne perdaient pas une miette de la scène et j’ai jeté un dernier coup d’œil à la crèche à Balthazar. Je repensais à ses bras chauds qui m’avaient enserrés la nuit dernière et le long hiver que j’allais affronter sur cette route dans ma quête de l’impossible, mais fallait que je m’arrache. Bouge de là. Comme dans la chanson d’ MC Solar. J’ai eu un pincement au cœur, mais comme on dit : « The show must go on ».
Ken s’est tourné vers moi et m’a fait un large sourire. Il était plein de dents. J’avais l’impression qu’elles faisaient une tentative d’évasion. J’ai répondu en cachant les miennes. On n’était pas assez intimes pour ça. Puis, je le trouvais un peu synthétique. Il avait le regard en mode persienne et son visage avait une teinte ultra violet. Bref, il devait passer plus de temps devant le miroir que devant un bouquin celui-ci. S’il m’entendait penser, j’en rougirais. Quelle ingrate je fais !
Y a pas. J’avais beau tenter de me raisonner, je pouvais pas m’en empêcher. J’avais les mirettes à 180 ° et je surveillais ses mains qui quittaient le volant.Tandis que l’une papillonnait dans ses cheveux, l’autre réglait le rétroviseur.
– Ca vous gêne si je mets de la musique ?
– Je vous en prie, faites comme si.
Vous le croirez pas. Il a appuyé sur un bouton et là, stupéfaction suprême, tempête dans le hit-parade, il m’ a mis du Claude François ! J’ai harponné la poignée de la portière et deux dents suicidaires se sont lancées dans le vide de ma bouche tétanisée par l’horreur.
– Vous aimez Cloclo ? Je trouve qu’il a révolutionné le paysage audiovisuel français avec ses déhanchés et ses danseuses. Il s’est mis à fredonner :
– Voile sur les filles, barque sur le Nil ! Tou dou dou dou !
– Au secours ! Criais-je en silence. Je suis entrée dans une transe d’étanchéité spirituelle et j’ai pratiqué les exercices de respirations apprises à mes derniers cours de yoga. Il a dû prendre ça pour de l’excitation.
– Vous êtes en voyage ?
– Non, je me rends à un enterrement. J’espère arriver avant la mise en bière.
– Ah… Ca l’a refroidit sec le Ken. Il a éteint la radio et j’ai cru qu’il allait me passer un requiem. J’aurais dû me douter que la compassion c’était pas son fort.
– Dans ces moments là, ça fait du bien de se lâcher. Allez-y, qu’il m’a dit. Si vous voulez parler ou pleurer, je comprendrais tout à fait. Tenez, y a une aire de repos, juste là. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le coupé dandy a fait un écart en équerre et nous voilà propulsés dans la twilight zone en moins de temps qu’il n’en fallait pour le subir malgré mes protestations, supplications et tout ce qui finit en « tion ».
A suivre ou pas.

POUSSER UN CRI

La première chose que j’ai faite en arrivant au monde, c’est crier. Seulement, je ne me souviens plus si c’était pour exprimer de la joie, de la surprise, de la douleur, de la terreur, du plaisir, de la victoire ou encore de la révolte. Ne sachant à quelle occasion je pouvais le sortir, je l’ai longtemps réprimé. J’étais bien trop fatiguée pour m’en préoccuper. Si bien qu’un jour, il m’a échappé.
Il était si fort, si violent, que je suis restée abasourdie ; me demandant comment il avait pu, lui d’ordinaire si discret, se livrer à un telle fureur.
Je l’ai sommé de rentrer, mais il a refusé ! Lorsque je lui ai demandé pourquoi ? Il a répondu que je l’avais trop longtemps contenu et qu’il n’en pouvait plus. Il avait fait trop de chemin, il venait de très loin, avait enflé, enflé jusqu’à exploser.
Je lui ai présenté mes excuses, ai supplié son pardon. Je n’avais jamais appris à crier sciemment. Il a accepté à condition que je le laisse aller et venir quand le besoin s’en ferait sentir. J’opinai sans réserve, trop contente de combler enfin mon ignorance.
Aussi, lorsque des déserts de silence arrivaient jusqu’aux portes de mon ennui, je poussais un cri. Oh, je le poussais timidement d’abord pour voir quel effet cela faisait, puis un peu plus fort pour faire du bruit.
Plus je pratiquais, plus je m’enhardissais. Je les essayais tous. Les cris de détresse, les cris d’enthousiasme, les cris de guerre ! Je les modulais, allais jusqu’à les prolonger. J’étais enivrée. Je les réclamais tous à cor et à cri. Ma fatigue, envolée !
Ce jour là, j’avais compris que l’on n’est jamais autant en vie que lorsque l’on pousse un cri.
Le cri est salvateur, ne l’empêchez pas de s’exprimer.

Allez-y vous aussi. Où que vous soyez, poussez un cri !

LE CRI D EDVARD MUNCH

TOUS LES CRIS LES S.OS Daniel Balavoine

La connexion : St Exupéry

Le petit Prince :

En ce moment, je suis en train d’écrire un synopsis de roman concernant un délinquant de banlieue. Un de mes personnages m’est apparu comme une évidence sous les traits du Petit Prince de St Exupéry et cela m’a donné envie de relire ce conte merveilleux dont je ne me lasserai jamais je pense. j’étais confortablement installée au soleil dans mon jardin et j’ai savouré chaque instant passé en sa compagnie. C’était un beau voyage et parmi toutes les pépites que j’ai redécouvertes, il y en a une que j’avais envie de partager avec vous.
Le petit prince rencontre un renard qui l’informe qu’il ne peut jouer avec lui car il n’est pas apprivoisé. L’enfant lui demande « Qu’est-ce que signifie apprivoiser ?
– C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca signifie créer des liens…
– Créer des liens ?
– Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…

Cela m’a rappelé que c’est ce que nous faisons tous avec nos blogs. Nous créons des articles pour tisser des liens et c’est ce partage qui nous rend tous uniques. Vous êtes à vous seuls des univers et tel le petit prince, nous allons d’univers en univers pour nous enrichir de l’unicité, de l’authenticité de chacun et c’est un bien précieux.

nouvelle Ella Katoudir épisode3

Y avait un bar juste un peu avant la halle avec un flipper au-dehors. J’ai franchi la porte et je me suis assise au comptoir. Je me serais crue dans un épisode d’un film de Western quand un étranger aux habits poussiéreux, Santiags aux pieds, pousse les portes battantes du saloon, avance en faisant tinter ses éperons et commande un whisky au comptoir. Tout le monde le dévisage, le pianiste s’arrête de jouer et le barman cesse d’essuyer ses verres. Ouai, silence total. Miss « Alien » est dans la place.
J’attendais qu’un client accoudé au bar dégaine sa winchester et me troue le sternum.
Au lieu de ça, le patron du bar est arrivé en suant comme un porc. On ne peut pas dire qu’il remuait le croupion avec aisance, mais il était rapide ; ses yeux surtout. Je dirais qu’ils sont arrivés sur moi avant lui.
– Bonjour mademoiselle, qu’est-ce que je vous sers ?
Je l’ai reluqué et j’ai lâché un skud.
– Quand t’auras fini de te rincer l’œil, j’aimerais bien une blonde pour me rafraîchir le gosier.
Il a fait un arrêt sur image, la bouche ouverte comme un lecteur D.V.D quand il ne peut pas lire le format. Il avait une gueule de seize neuvième. Il a fait la grimace et il a été me chercher ma bière. J’ai trempé mon doigt dans la mousse et je l’ai léché juste pour provoquer.
Le patron a dégluti et les clients aussi. Un jeune, cheveux longs, blonds filasse s’est approché de moi avec les mains dans les poches. Il s’est assis à côté de moi et a commandé « la même chose que mademoiselle. » Je ne l’ai pas regardé pour ne pas l’encourager mais il avait pas besoin d’invitation.
– Salut la belle. T’es neuve dans le coin comme qui dirait ?
Toujours sans le regarder, j’ai dit lentement.
– Si tu m’avais déjà vue avant, tu serais plus en mesure de me poser la question.
Il a pris un regard amusé et l’a posé si maladroitement sur ses lèvres que ça lui faisait un rictus presque sexy.
– Ah ouai, t’es du genre gros mollets toi comme qui dirait. T’as conscience de ton petit effet.
– A regarder comment ta pomme d’Adam monte et descend, je dirais qu’il est plutôt grand l’effet. Il a souri et il a commandé une autre bière pour moi.
– Je m’appelle Stan et toi ?
– Ella, Ella katoudir.
Il s’est mis à me regarder comme une dinde prête à farcir, s’est approché et a chuchoté dans mon oreille.
– Hmm, tu vas vraiment tout me dire ?
Ella Katoudir
Nadia Bourgeois
A suivre ou pas…