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Hémophile anonyme

Extrait du film Irlandais Once, le film coup de coeur de Sundance  (2006)

Les acteurs et leur musique m’ont enchantée. C’est un partage qui vient du coeur, tout comme le texte qui va suivre.

Hémophile anonyme

Avant de pousser la porte des hémophiles anonymes, j’avais du mal à trouver ma place. Je saignais pour un enfant battu, un homme à terre, un vagabond affamé, une idylle perdue, la moindre déconvenue. Au début, mon entourage s’en émouvait, mais bien vite, s’en agaça. Tu n’as aucune pudeur et puis, tu mets du sang partout ! Face à ces récriminations, je n’avais d’autre recours que de dissimuler ma douleur. J’entourais mon cœur de bandages pour le comprimer. Jusqu’au jour où un ami me recommanda de rejoindre le groupe des hémophiles anonymes.
Au départ, je peinais à contenir mes débordements hémoglobulaires, mais au bout de quelques séances, je racontai fièrement n’avoir pas saigné devant mon poste de télévision en apprenant les conflits ou la progression de la misère dans le monde. Tous m’applaudissaient. Mon cœur avait fini par sécher. C’était bien mieux ainsi, m’avait-on dit. On ne pouvait pas sauver tout le monde. J’aurais pu me féliciter de ces encouragements, de ne plus souffrir de compassion, de ne plus étaler outrageusement ma douleur aux yeux des gens si je n’avais pas rencontré Mirabelle. Cette nouvelle recrue venue demander l’asile poétique. A son contact, ma poitrine a enflé ; je me suis mis à saigner un peu, beaucoup, passionnément, à la folie pour elle. J’ai rechuté, qu’importe ! Je ne suis plus anonyme. Si d’aventure je saigne trop, elle pose sa main sur mon cœur et ce dernier n’a plus peur. Je saigne juste ce qu’il faut depuis trois mois. J’ai toujours du mal à cicatriser, mais avec l’aide de Mirabelle, je n’ai plus à me protéger d’aimer.

Nadia Bourgeois

Le sourire de noël

Le sourire est le chemin qui mène à la métamorphose.

C’est bientôt noël et nous nous affairons tous activement pour offrir des cadeaux à ceux que nous aimons et ce, pour voir leur visage s’illuminer de ce sourire que nous attendons en retour et nous rend si heureux. Alors, n’oubliez pas d’offrir un sourire ! En attendant, je vous offre un petit texte juste comme ça, pour sourire.

Demain c’est noël. J’ai envie de faire un cadeau qui vient du cœur, un cadeau particulier. J’ai déjà ma petite idée en franchissant la porte de la boutique devant laquelle je passe tous les matins. Je reconnais le vendeur à l’air triste. Les épaules voûtées, il s’applique à ranger des coffrets cadeaux en forme de bouches énormes derrière le comptoir. Il relève pesamment la tête et me lance un regard laconique épinglé au-dessus d’un visage figé dans ses rides d’amertume.
– Vous désirez ?
… Un sourire s’il vous plaît. Il continue à ranger les coffrets.
– Quel modèle ?
… C’est-à-dire ?
– Un sourire franc, massif, narquois, hypocrite, large, commercial, timide… je vais pas vous énumérer toute la liste !
– Je n’y avais pas réfléchi, je… L’homme s’impatiente un peu.
– Sinon, j’ai les coffrets spécial noël à prix promo. Il désigne un coffret doré posé sur le présentoir prévu à cet effet. Juste au-dessous, il est écrit :
« Sourire glacial ».
– Je désire simplement un sourire chaleureux.
L’homme hausse les épaules et repose le coffret.
– C’est vous qui voyez. Quelle quantité ?
Je suis abasourdie.
– Comment, quelle quantité ? Un sourire peut-il être pesé ?
– Non, je veux dire, pourquoi un seul sourire quand vous avez la possibilité d’en avoir toute une variété ?
– Un seul suffira pour commencer, merci.
– C’est pour consommer sur place ou à emporter ? Vous pouvez l’essayer si vous le souhaitez, le miroir est à côté.
– Oh, non, ça ira, c’est pour offrir. Pouvez-vous l’emballer ?
– Oui, il faudra ajouter un supplément pour l’emballage.
– Entendu. Vous acceptez les bonnes intentions ?
– Non, la maison ne se contente pas de promesses.
-Vous prenez les mains tendues ?
– Non, ce n’est pas assez lucratif. Excepté si vos mains sont pleines, bien entendu.
– Oh, je vois… Je lui tends un billet.
L’homme l’encaisse rapidement, me fait un paquet et me tend mon ticket de caisse sans modifier son expression. Je le glisse dans mon porte-monnaie et je reste là, sans bouger. Il lève un sourcil interrogateur. Je brandis le paquet avec mon plus beau sourire et je lui dis :
– Tenez, c’est pour vous.
– Qu’est-ce… C’est une blague ?
– Non, monsieur, je suis sérieuse. Vous vendez des sourires, mais vous semblez avoir perdu le vôtre. Joyeux noël !
La stupéfaction passée, l’homme m’offre un large sourire.

Nadia Bourgeois