Archives de Catégorie: nouvelle

Hémophile anonyme

Extrait du film Irlandais Once, le film coup de coeur de Sundance  (2006)

Les acteurs et leur musique m’ont enchantée. C’est un partage qui vient du coeur, tout comme le texte qui va suivre.

Hémophile anonyme

Avant de pousser la porte des hémophiles anonymes, j’avais du mal à trouver ma place. Je saignais pour un enfant battu, un homme à terre, un vagabond affamé, une idylle perdue, la moindre déconvenue. Au début, mon entourage s’en émouvait, mais bien vite, s’en agaça. Tu n’as aucune pudeur et puis, tu mets du sang partout ! Face à ces récriminations, je n’avais d’autre recours que de dissimuler ma douleur. J’entourais mon cœur de bandages pour le comprimer. Jusqu’au jour où un ami me recommanda de rejoindre le groupe des hémophiles anonymes.
Au départ, je peinais à contenir mes débordements hémoglobulaires, mais au bout de quelques séances, je racontai fièrement n’avoir pas saigné devant mon poste de télévision en apprenant les conflits ou la progression de la misère dans le monde. Tous m’applaudissaient. Mon cœur avait fini par sécher. C’était bien mieux ainsi, m’avait-on dit. On ne pouvait pas sauver tout le monde. J’aurais pu me féliciter de ces encouragements, de ne plus souffrir de compassion, de ne plus étaler outrageusement ma douleur aux yeux des gens si je n’avais pas rencontré Mirabelle. Cette nouvelle recrue venue demander l’asile poétique. A son contact, ma poitrine a enflé ; je me suis mis à saigner un peu, beaucoup, passionnément, à la folie pour elle. J’ai rechuté, qu’importe ! Je ne suis plus anonyme. Si d’aventure je saigne trop, elle pose sa main sur mon cœur et ce dernier n’a plus peur. Je saigne juste ce qu’il faut depuis trois mois. J’ai toujours du mal à cicatriser, mais avec l’aide de Mirabelle, je n’ai plus à me protéger d’aimer.

Nadia Bourgeois

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« La mini jupe is not dead », plaidoyer.

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La métamorphose n’est pas seulement une question physique, elle passe aussi par l’esprit. Le point de vue sur la liberté de chacun se façonne par la réflexion. Je vous soumets ce petit texte qui à défaut de vous convaincre, vous fera peut-être sourire.

La mini jupe is not dead !

Mesdames et messieurs les jurés, je voudrais attirer votre attention sur les dessous de l’affaire baptisée « Mary Quant », en hommage à la célèbre créatrice de mode, qu’on ne prendra pas pardessus la jambe, sans vouloir faire de jeu de mollets.

La jeune femme que voici, est accusée d’avoir éveillé les plus vils instincts chez trois adolescents pré pubères.

Mais enfin, de quoi accuse t-on cette jeune femme au juste, si ce n’est d’avoir seulement apporté un éclairage scientifique sur la nature masculine, révélé que leur vue se porte plus bas que celle des femmes, et qu’un décolleté vertigineux provoque un strabisme oculaire occasionnel chez le mâle dominé par le mal ?

Tout le monde sait qu’outre le fait d’être parfaitement légal, le port de la mini jupe est  symbole d’ouverture d’esprit dans les pays à fort taux d’émancipation.

En effet, on constate que plus on a les idées larges, plus les jupes rétrécissent. Et si l’on porte le verbe haut, pourquoi pas la jupe !

J’entends ici et là que l’on s’apitoie facilement sur le sort des pauvres descendants d’Adam  dont l’augmentation de la tension artérielle est inversement proportionnelle à la longueur de la  jupe qui, à défaut d’être l’emblème de la décence, est celui de l’empire des sens.

Et alors, quoi ? Elle libère la libido, favorise la reproduction active, et redynamise le recensement national !

Cessons cette hypocrisie qui consiste à masquer l’intérêt évident qu’ont les hommes pour les deux hémisphères à peine dissimulés sous les plis de ce petit bout d’étoffe plutôt qu’à ceux nichés dans le cerveau des jeunes filles en fleurs.

Dois-je rappeler également que nous traversons un contexte économique particulièrement difficile et que cette tenue anti crise par excellence, permet à l’industrie textile de réaliser de vastes économies ?

En effet, le coût de cette pièce rapportée au centimètre carré est honteusement élevé. Ajoutez à cela l’obligation de s’épiler plus fréquemment, le risque de s’enrhumer très vite et vous conviendrez qu’en plus d’être une victime de la mode, la femme subit le plus fort préjudice moral et financier.

Mesdames et messieurs les jurés, pour toutes ces raisons et parce que les plus courtes sont les meilleures, je demande votre clémence pour ma cliente.

Nadia Bourgeois

 

Le sourire de noël

Le sourire est le chemin qui mène à la métamorphose.

C’est bientôt noël et nous nous affairons tous activement pour offrir des cadeaux à ceux que nous aimons et ce, pour voir leur visage s’illuminer de ce sourire que nous attendons en retour et nous rend si heureux. Alors, n’oubliez pas d’offrir un sourire ! En attendant, je vous offre un petit texte juste comme ça, pour sourire.

Demain c’est noël. J’ai envie de faire un cadeau qui vient du cœur, un cadeau particulier. J’ai déjà ma petite idée en franchissant la porte de la boutique devant laquelle je passe tous les matins. Je reconnais le vendeur à l’air triste. Les épaules voûtées, il s’applique à ranger des coffrets cadeaux en forme de bouches énormes derrière le comptoir. Il relève pesamment la tête et me lance un regard laconique épinglé au-dessus d’un visage figé dans ses rides d’amertume.
– Vous désirez ?
… Un sourire s’il vous plaît. Il continue à ranger les coffrets.
– Quel modèle ?
… C’est-à-dire ?
– Un sourire franc, massif, narquois, hypocrite, large, commercial, timide… je vais pas vous énumérer toute la liste !
– Je n’y avais pas réfléchi, je… L’homme s’impatiente un peu.
– Sinon, j’ai les coffrets spécial noël à prix promo. Il désigne un coffret doré posé sur le présentoir prévu à cet effet. Juste au-dessous, il est écrit :
« Sourire glacial ».
– Je désire simplement un sourire chaleureux.
L’homme hausse les épaules et repose le coffret.
– C’est vous qui voyez. Quelle quantité ?
Je suis abasourdie.
– Comment, quelle quantité ? Un sourire peut-il être pesé ?
– Non, je veux dire, pourquoi un seul sourire quand vous avez la possibilité d’en avoir toute une variété ?
– Un seul suffira pour commencer, merci.
– C’est pour consommer sur place ou à emporter ? Vous pouvez l’essayer si vous le souhaitez, le miroir est à côté.
– Oh, non, ça ira, c’est pour offrir. Pouvez-vous l’emballer ?
– Oui, il faudra ajouter un supplément pour l’emballage.
– Entendu. Vous acceptez les bonnes intentions ?
– Non, la maison ne se contente pas de promesses.
-Vous prenez les mains tendues ?
– Non, ce n’est pas assez lucratif. Excepté si vos mains sont pleines, bien entendu.
– Oh, je vois… Je lui tends un billet.
L’homme l’encaisse rapidement, me fait un paquet et me tend mon ticket de caisse sans modifier son expression. Je le glisse dans mon porte-monnaie et je reste là, sans bouger. Il lève un sourcil interrogateur. Je brandis le paquet avec mon plus beau sourire et je lui dis :
– Tenez, c’est pour vous.
– Qu’est-ce… C’est une blague ?
– Non, monsieur, je suis sérieuse. Vous vendez des sourires, mais vous semblez avoir perdu le vôtre. Joyeux noël !
La stupéfaction passée, l’homme m’offre un large sourire.

Nadia Bourgeois

S.D.F, le droit d’exister

Un sans abri

Dans une pantomime étrange, des faces anonymes décrivent des arabesques d’humilité sur mon passage. Les regards impromptus, les sourires en accent circonflexe de silhouettes fantomatiques de passage, de pas pressés devant ce défilé de bustes humiliés, semblent dire tels des jurés. Coupable, coupable, coupable !
Têtes baissées, le cou en arc, les genoux chevillés au sol, un carton sur lequel un appel au secours est griffonné en toute hâte, un chapeau ou un gobelet en guise de ressource, les mains lestées du poids de la vacuité, ces corps usés, coupables de déchéance se livrent sur la place publique dans le rituel d’une soumission mise en scène. Mais la contagion se craint, s’élude, se contourne, s’évite…Vêtus de transparence, ils n’ont même plus un cri. Ils tonnent, s’indignent de l’intérieur, se fondent hors de hors de la marge, s’accrochent à la ligne dans un sursaut de dignité, survivent et s’en excuseraient presque. Ils sont de saison ou d’époque. On les dissimule ? Ils poussent comme de la mauvaise herbe désespérée, dans les interstices des pavés de la cité et vous infligent leur misère, à la manière d’une outrageuse correction visuelle.

Affligeant tableau de siècle amer. Paradoxe d’une ère bombardée par la connectivité. Hégémonie du langage, règne de la communication, les réseaux sociaux se partagent dans la confidentialité, sous le manteau, se délitent dans la rue. On ne « réseaute » pas à découvert ; on se penche, on martèle le pavé, les yeux rivés sur la trace du temps. L’empathie virtuelle n’a pas de projection dans le réel. Un geste, un sourire inattendu dans l’impondérable parcours d’un sans abri, nourrit ses veines d’un autre sang que celui aviné des vendanges.
Cette légitimité à être, ce recours à l’humain maquillé en utopie par l’élite bien pensante, oublierions-nous donc qu’ils sont contagieux ?

Attention ! Faire du bien à autrui peut faire du bien à soi-même. Un acte lourd de conséquences. Réfléchissez avant de vous engager, c’est très sérieux.
Essaimer l’amour, cultiver la bienveillance. Offrir un regard à un invisible, est un acte de foi en l’humain. Les rares virus qui soient dignes d’être propagés.

Des mots plein la bouche

Le chat de Geluk sur l’écriture.

Des mots plein la bouche

Les mots jouissent de leur invasion dans ma bouche pour venir s’empaler, empesés comme des galets sous la voûte amère de mon palais. Ils roulent, impétueux et sonnent d’un ton graveleux. Ca suinte de partout, ça colle à mes synapses et frappe à la porte de mon inconscient. Je n’en maîtrise plus le flux. Je suis l’amphitryon forcé de ces verbiages fourbes. La sémantique et la syntaxe s’arrogent désormais le droit d’insoumission. Je vomis leur ingérence ; je ne les ais pas conviées.
Ils pullulent pourtant, misérable vermine se roulant dans la fange de l’exécrable pensée médiocre de la vulgarité, se déversent copieusement dans le conduit auditif de l’épanché distrait. Ce qui ressemble à première vue à un pensum, constitue en fait leur seule distraction. Toucher, couler ! Une vraie bataille nasale, tant ils semblent inonder les cavités profondes de cet axe de symétrie qui divise mon visage en deux moitiés inégales.
Cette incursion illégitime me fait l’effet d’une ablution fatale, un rite infernal. Je pousse un cri, tente de me dégager de leur emprise, en vain…
Alors, quoi ! Je n’aurais pas le mot de la fin ? Je m’extirpe de la déroute, la latence de l’émergence de ma pensée étriquée et je leur lance un défi :
– Allez-y ! Je lâche prise, libre à vous d’exprimer votre nature. Faites-moi voir de quelle encre vous êtes faits.
Et là, soudain, contre toute attente, ces derniers se liquéfient. C’est de la prose à boire, un délit de déliquescence. J’aspire, je bois, j’hume. Ils ont une odeur quasi animale et je ne me retiens plus. Je leur inflige un sort inestimable. Celui de la postérité. Ils sont gravés dans le marbre.
De cette immersion vagale, je n’ai qu’un souvenir. Celui d’être verbe au présent. Ici et maintenant. J’ai besoin de douceur, je les flatte dans le sens du rythme et je les abuse sournoisement. Je feins l’indifférence et je les assassine un à un. Je les cloue au pilori du vélin surfait. J’ai le vague à l’arme et le point dans la poche, je serre. Dieu que je serre! Ils me font mal, mais je tiens bon. Là, ça y est. Ils ne pourront plus parler. Je leur interdis de me dire, je les tairai. C’est moi qui les exécute, pas eux. C’est moi, l’auteur du crime imparfait du subjectif.
Tiens, un râle ! Quelques syllabes dissonantes sans doute. Que m’importe ! Demain, ils ne seront plus que des signes morts. Je tournerai la page et je recommencerai. Je les dévorerai. Oh, oui ! Je n’ai pas fini de tuer.

Nadia Bourgeois

Nouvelle Ella Katoudir episode5

Je lui ai fait le coup de la carte postale maison pendant qu’il dormait la tête en arrière, la bouche ouvert avec une main posée sur la poitrine et l’autre pendante. On aurait dit un enfant avec ses boucles brunes et sa peau hâlée. Il avait un je ne sais quoi de touchant. Ca me remuait le short mais il fallait que je parte. Je pouvais pas me permettre le luxe de pousser plus loin l’analyse sur canapé. Je m’étais allongée mais mon compteur Freudien s’était bloqué sur la case actes manqués.
« J’ai passé un bon moment, merci pour tout ; la bombance et la nuit sous la pluie d’étoiles étaient d’enfer. »
Quand je suis sortie de chez lui, j’ai vu les deux mégères fidèles à leur poste sur le banc. Je me suis dirigée vers elles et je leur ai raconté quelle bonne nuit j’avais passé.
– Vous devriez essayer. Il est très confortable…
Elles ont fait leur mijaurée. Je me suis marrée parce que ça faisait déplacé à leur âge. Elles auraient dû sourire rien qu’à l’idée que ça pourrait leur arriver encore. Mais bon…
J’avais pas pour ambition de me lancer dans le service à la personne. J’étais tellement occupée par la mienne… J’ai pris mon sac et j’ai stoppé dans la rue principale sous la cagnard.
J’ai pas eu le temps d’attraper une insolation. Une voiture rouge coupée sport s’est arrêtée pour me prendre à son bord.
A l’intérieur, il y avait un mec coupé dandy. Il a retiré ses lunettes de soleil, a planté ses yeux dans les miens et m’a demandé :
– Je vous dépose où ?
– Au gré du peu m’importe pourvu que ce soit ailleurs. Vous savez si c’est loin ?
Il a souri, remis ses lunettes et je suis montée en jouant les starlettes sans oublier de donner en souvenir mon capot aux ragoteuses de Trouduk qui ne perdaient pas une miette de la scène et j’ai jeté un dernier coup d’œil à la crèche à Balthazar. Je repensais à ses bras chauds qui m’avaient enserrés la nuit dernière et le long hiver que j’allais affronter sur cette route dans ma quête de l’impossible, mais fallait que je m’arrache. Bouge de là. Comme dans la chanson d’ MC Solar. J’ai eu un pincement au cœur, mais comme on dit : « The show must go on ».
Ken s’est tourné vers moi et m’a fait un large sourire. Il était plein de dents. J’avais l’impression qu’elles faisaient une tentative d’évasion. J’ai répondu en cachant les miennes. On n’était pas assez intimes pour ça. Puis, je le trouvais un peu synthétique. Il avait le regard en mode persienne et son visage avait une teinte ultra violet. Bref, il devait passer plus de temps devant le miroir que devant un bouquin celui-ci. S’il m’entendait penser, j’en rougirais. Quelle ingrate je fais !
Y a pas. J’avais beau tenter de me raisonner, je pouvais pas m’en empêcher. J’avais les mirettes à 180 ° et je surveillais ses mains qui quittaient le volant.Tandis que l’une papillonnait dans ses cheveux, l’autre réglait le rétroviseur.
– Ca vous gêne si je mets de la musique ?
– Je vous en prie, faites comme si.
Vous le croirez pas. Il a appuyé sur un bouton et là, stupéfaction suprême, tempête dans le hit-parade, il m’ a mis du Claude François ! J’ai harponné la poignée de la portière et deux dents suicidaires se sont lancées dans le vide de ma bouche tétanisée par l’horreur.
– Vous aimez Cloclo ? Je trouve qu’il a révolutionné le paysage audiovisuel français avec ses déhanchés et ses danseuses. Il s’est mis à fredonner :
– Voile sur les filles, barque sur le Nil ! Tou dou dou dou !
– Au secours ! Criais-je en silence. Je suis entrée dans une transe d’étanchéité spirituelle et j’ai pratiqué les exercices de respirations apprises à mes derniers cours de yoga. Il a dû prendre ça pour de l’excitation.
– Vous êtes en voyage ?
– Non, je me rends à un enterrement. J’espère arriver avant la mise en bière.
– Ah… Ca l’a refroidit sec le Ken. Il a éteint la radio et j’ai cru qu’il allait me passer un requiem. J’aurais dû me douter que la compassion c’était pas son fort.
– Dans ces moments là, ça fait du bien de se lâcher. Allez-y, qu’il m’a dit. Si vous voulez parler ou pleurer, je comprendrais tout à fait. Tenez, y a une aire de repos, juste là. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le coupé dandy a fait un écart en équerre et nous voilà propulsés dans la twilight zone en moins de temps qu’il n’en fallait pour le subir malgré mes protestations, supplications et tout ce qui finit en « tion ».
A suivre ou pas.

nouvelle Ella Katoudir épisode3

Y avait un bar juste un peu avant la halle avec un flipper au-dehors. J’ai franchi la porte et je me suis assise au comptoir. Je me serais crue dans un épisode d’un film de Western quand un étranger aux habits poussiéreux, Santiags aux pieds, pousse les portes battantes du saloon, avance en faisant tinter ses éperons et commande un whisky au comptoir. Tout le monde le dévisage, le pianiste s’arrête de jouer et le barman cesse d’essuyer ses verres. Ouai, silence total. Miss « Alien » est dans la place.
J’attendais qu’un client accoudé au bar dégaine sa winchester et me troue le sternum.
Au lieu de ça, le patron du bar est arrivé en suant comme un porc. On ne peut pas dire qu’il remuait le croupion avec aisance, mais il était rapide ; ses yeux surtout. Je dirais qu’ils sont arrivés sur moi avant lui.
– Bonjour mademoiselle, qu’est-ce que je vous sers ?
Je l’ai reluqué et j’ai lâché un skud.
– Quand t’auras fini de te rincer l’œil, j’aimerais bien une blonde pour me rafraîchir le gosier.
Il a fait un arrêt sur image, la bouche ouverte comme un lecteur D.V.D quand il ne peut pas lire le format. Il avait une gueule de seize neuvième. Il a fait la grimace et il a été me chercher ma bière. J’ai trempé mon doigt dans la mousse et je l’ai léché juste pour provoquer.
Le patron a dégluti et les clients aussi. Un jeune, cheveux longs, blonds filasse s’est approché de moi avec les mains dans les poches. Il s’est assis à côté de moi et a commandé « la même chose que mademoiselle. » Je ne l’ai pas regardé pour ne pas l’encourager mais il avait pas besoin d’invitation.
– Salut la belle. T’es neuve dans le coin comme qui dirait ?
Toujours sans le regarder, j’ai dit lentement.
– Si tu m’avais déjà vue avant, tu serais plus en mesure de me poser la question.
Il a pris un regard amusé et l’a posé si maladroitement sur ses lèvres que ça lui faisait un rictus presque sexy.
– Ah ouai, t’es du genre gros mollets toi comme qui dirait. T’as conscience de ton petit effet.
– A regarder comment ta pomme d’Adam monte et descend, je dirais qu’il est plutôt grand l’effet. Il a souri et il a commandé une autre bière pour moi.
– Je m’appelle Stan et toi ?
– Ella, Ella katoudir.
Il s’est mis à me regarder comme une dinde prête à farcir, s’est approché et a chuchoté dans mon oreille.
– Hmm, tu vas vraiment tout me dire ?
Ella Katoudir
Nadia Bourgeois
A suivre ou pas…

nouvelle Ella Katoudir épisode2

J’ai posé ma conscience sur on le clic-clac et je me suis sentie plus légère.
Pas de tapis rouge, pas de banderole et pas de fanfare. Je me suis installée dans sa maison délabrée, genre « la maison de la mort certaine », le livre d’ Albert Cossery. Vous voyez ?
Non ? Un petit extrait s’impose alors !
« Les habitants d’une bâtisse branlante attendent avec angoisse le moment où celle-ci rendra son dernier soupir et s’écroulera sur leur tête. Le suspens et le désespoir que peut susciter une telle attente, laissent peu à peu la place à une révolte sourde et légitime. » C’est beau, je ne m’en lasse pas. Eh oui, on peut avoir un look de pouf et soigner sa beauté intérieure. Bref, je continue.
Mon arrivée, ça permettait à Trouduk de passer de statut de bourg à celui de village. Ca faisait du bien aux statistiques, ça dynamisait le recensement. Avec mon physique, j’étais la promesse d’une politique de prolifération et à la façon dont Balthazar me regardait, il y avait fort à parier qu’il se projetait dans la reproduction active et sans gênes de ses gênes.
Ouai, je sais, j’adore jouer avec les mots.
J’avais envie de faire un peu de tourisme agricole alors je suis me suis rendue au centre. Baltazar a offert de m’accompagner mais j’ai préféré errer seule.
Tout était organisé autour de la rue principale qui traversait le patelin. Les commerces étaient proches de la halle. Attend, c’était presque la ville ! Deux boulangeries, trois épiceries ! Oui, y avait de la concurrence dans le coin. Une mercerie, une droguerie, une charcuterie, une boucherie et, et…deux bars ! Un pour les vieux, un pour les jeunes. Juste avant d’entrer dans le cœur du village, y avait une grande place avec la mairie et la salle des fêtes. Comme si on pouvait faire la fête dans un coin pareil ! Finalement, je me suis aperçue qu’on pouvait faire la fête partout. Suffit de le vouloir.
On me regardait par la fenêtre. Les rideaux, ça faisait comme une chorégraphie. A des moments, ils se soulevaient, balançaient de gauche à droite et retombaient lourdement sur les carreaux et à d’autres, ils se tenaient en suspension dans les limbes du désir naissant chez les retraités concupiscents, les machos en marcel et les ados pré-pubères.
J’étais l’attraction de Trouduk. J’ai pensé, bienvenue à ploukland ma vieille. J’avoue, je me la suis jouée un peu star hollywoodienne ou Woody Alien. Le péché d’orgeuil. Que Dieu me pardonne. J’ai descendu la rue principale en ondulant de la croupe et en remuant la main devant mon visage pour l’éventer;j’étais en nage. Il faisait une chaleur à crever et le soleil cognait tellement fort que même les murs prenaient des coups de soleil. Mes lunettes noires de mouche faisaient écran entre mon petit moi et celui des autres. Du coup, ça n’a pas fait un pli. Tout le monde a rappliqué dare-dare au dehors.
Vous avez déjà regardé le loup de Tex Avery ? J’étais tombée au milieu d’une meute et les louves montraient les crocs. Elles avaient déjà sorti la laisse et le bâton au cas où.

A suivre ou pas…

nouvelle Ella Katoudir épisode1

Salut, t’es un peu en avance mais entre, je t’en prie, fais comme chez toi. Ca te dérange si je te dis « tu » ?

D’abord, je dois te prévenir que ce ne sera pas long parce que j’ai autre chose à faire et toi aussi sans doute. Alors, juste quelques lignes pour se distraire, ok ?
Je dois soigner ma beauté intérieure et je refuse qu’elle se limite à mettre du vernis sur mes ongles de doigts de pieds !
Faut que je te raconte ! Hier, je me suis arrêtée à Trouduk. Tu connais ? Si, allez, réfléchis. Tout le monde en connaît au moins un. Si t’es passé par là, fais le moi savoir qu’on papote.
Quand tu nais avec une difformité nationale, t’es mal étiqueté et t’es rejeté par la communauté parce que t’as des origines pas nettes. En réalité, c’est comme se méfier de la provenance de la viande que te sert ton boucher. Si t’as pas le label « élevé en plein air », t’as pas l’air bio.
Bref, quand t’arrives à Trouduk, ça sent pas bon l’accueil parce que les gens, ils ont pas l’habitude de recevoir. Et si t’affiches une gueule venue de l’ailleurs, la méfiance s’installe.
Les habitants de Trouduk qu’on appelle les troudu… je sais plus, ont leurs habitudes. Ils se croisent tous les jours pour faire les mêmes choses. Ils se lèvent le matin pour acheter leur journal et leur baguette de pain avant de vaquer à leur tâche, ou leurs vaches, quand ils en ont. Sinon, ils s’en créent une : le ragot.
Le ragot est un sport national à Trouduk. Tu t’installes sur un banc en compagnie d’un inactif comme toi, tu regardes défiler les gens et tu leur tailles un costard au passage. Ca occupe, ça défoule et ça coûte pas cher. C’est une thérapie comme une autre qui permet de s’oublier soi-même.J’en ai un peu usé parfois et j’avoue que quelquefois ça soulage. Que celui qui n’a pas ragoté, que ce soit sur un banc ou ailleurs, me jette la première pierre.

Moi, je suis arrivée dans ce patelin de fin de siècle avec mon paquet de conscience sous le bras et je savais pas où le poser. J’étais là parce qu’un type qui m’avait prise en stop m’y avait larguée lorsque j’avais refusé qu’il tripote ma cuisse. Il m’avait traitée de poufiasse et il était reparti sur les chapeaux de roue. Quand je pense que toute mon enfance on m’a parlé du beau prince charmant qui allait arriver sur son grand cheval blanc !
J’étais là par erreur. Ce village était un interlude, une étape dans ma destination finale.
Je pouvais bien m’accorder une pause. Ca ferait du bien à mon esprit torturé par la détermination. Me détourner un instant de mon objectif, rien qu’un instant.
J’ai remonté la rue principale qui menait aux commerces et j’ai vu deux vieilles assises sur un banc. Elles ont reluqué avec un air désapprobateur mes longues jambes qui démarraient juste sous un short en jean ultra court, sont remontées jusqu’au tee-shirt trop moulant qui comprimait ma poitrine, puis se sont penchées l’une vers l’autre pour se chuchoter quelque chose à l’oreille.
Je me suis approchée d’elles et leur ai demandé où je pouvais trouver une piaule pour passer la nuit. Elles m’ont dévisagée, puis défiant toutes les règles de l’hospitalité, m’ont répondu qu’il n’y avait pas d’hôtel dans le coin. Ah, l’irréductible village de petits gaulois !
Un type plutôt séduisant est sorti de sa baraque et m’a demandé s’il pouvait me rendre service.
Je lui ai expliqué que je cherchais un endroit où dormir avant de repartir et il m’a offert de loger gracieusement chez lui pour la nuit. Balthazar, qu’il s’appelle.
Je lui ai répondu que j’acceptais son invitation à condition de pas partager sa couche. Il a fait une drôle de moue et il a grommelé un oui forcé.
J’ai tiré la langue aux mégères et j’ai outrageusement remué mes fessiers juchés sur des talons trop hauts avant de disparaître derrière la moustiquaire qui bouchait l’entrée de la porte de mon hôte.
A suivre… ou pas !