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Réinvente-moi Schiele !

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Tableau Egon Schiele « L’enlacement »

Réinvente-moi Schiele !

Décharne-moi dans un horizon parme
Aurore-moi dans un horizon feint
Etire-moi dans un sillon de larmes
Essence-moi d’un trait d’humour repeint

Eviscère-moi d’un mot dans un geste défait
Arpente-moi jusqu’à perdre mon souffle
Réinvente-moi dans ta folie étoilée
Eveille-moi en toi de ton âme éraflée

Cristallise-moi dans tes rêves inavoués
Assouvis-moi de tes mains pénétrantes
Eclate-moi dans tes fantasmes esseulés
Impatiente-moi de ta vie rugissante

Réinvente-moi pour l’éternité !

Nadia Bourgeois

LA PHARMALIVRE

La pharma livre

Il arrive parfois qu’une lecture vous transcende, transforme votre journée ou votre vie.
Je tiens une petite librairie, impasse de la métaphore. Chez moi, ça sent le sous-texte, le café et le papier recyclé. Tous les soirs entre chien et loup, je reçois des inconnus de passage en quête de sens. Je répare les âmes troublées, les esprits tourmentés, les gens en quête d’univers singuliers, d’un peu d’amour à partager. Je les invite à s’asseoir sur le vieux canapé club en cuir hérité de ma grand-mère, entre les tables et les rayonnages surchargés de livres et cueille les confidences tardives. Je leur offre un café et j’écoute les battements de leurs cœurs, leurs rêves saturés d’un quotidien trop usé. J’entre dans leurs désirs les plus secrets, dans la dentelle délicate de leur iris fatigué de vivre ou blasé par la médiocrité. Là, sur la pointe du soleil couchant, je livre mon diagnostic et délivre une ordonnance de mots en décoction,  des citations en cataplasme et des nouvelles fraîchement pressées. J’investis la pensée de l’auteur et ma voix s’élève en volutes de murmures au contact des phrases ; j’accélère le rythme, recommande un chapitre, un titre. Les traits d’humour ou mots d’esprit fusent. Le patient se redresse, la poitrine soulevée par un soupir d’aise.
Il ressort de chez moi avec un petit sac de pensées d’Honoré de Balzac ou Dostoïevsky, Tolstoï, Kafka, Camus, Vian et tant d’autres encore ! De l’espoir en feuillets. Chez moi, on y entre seul, mais on en ressort toujours bien accompagné et on y revient toujours.

Nadia Bourgeois

Méditation chamanique


 Expérience sur la musique the chaman’s journey you tube

J’ai écrit ce texte à la suite d’une consigne donnée par Anaël Verdier en atelier d’écriture en 2015. Je me suis prêtée au jeu et me suis inspirée de cette musique. Ce fut une expérience étonnante, je me suis laissée porter par le rythme et les mots m’ont échappé. Je vous recommande d’essayer, même si le résultat peut s’avérer déroutant. 🙂

Je suis bien dans l’entre soi fragmenté de l’univers et je plonge dans le son empirique d’une goutte de pluie. L’œil végétatif danse dans une rotation imberbe.

Mon corps n’est plus qu’un son, une torsion organique qui s’élance dans la matière invisible du cosmos. Ondulations cérébrales, terreau animal. Je ne fais plus qu’un avec la vie et j’avance, remue l’humus au sol. Enfonce et enfonce mon esprit tellurique dans la fossilisation temporelle de la genèse.

Une note, je chante. Je m’arc boute et j’ondoie ; je fragilise mon espace, je transcende l’un.

Vaste, vaste étendue, arrière, epsilon ! Voile imperceptible, murmure vagal.

Je cours et je saute. Une, deux. Un nuage est tombé à terre et se répand sur les racines de mes regrets.

Le lierre grimpe et envahit mes tympans. Aussi fine que du papier, je suis traversée par la lumière. Elle écrit sa musique sur mon corps. Tatouée, je cours encore, je saute, je danse et m’essouffle. Je me pose, il est là. Il glisse comme une ombre sur mon visage, le caresse, je frissonne. Un, deux, trois, motif géométrique en mouvement, je capitule. Je me laisse prendre.

Battement de cœur, boum, boum, boum, boum, changement de rythme, boumboum, boumboum. Encore une accélération. BoumboumboumboumBOUM ! Majuscule en l’air. Gravitation de l’éternel néant, je fuse. Comète insolente, je laisse une trace sur la voûte stellaire. Quelle impudence ! Fau-il que je rayonne ?

Je préfère me taire, rêver et me taire. Il vient à moi je le sens, je ne m’en effraie pas. Il peut m’habiter, j’ai suffisamment de place. Il peut se raconter, je le chanterai, je l’hymnerai même, jusqu’à l’épuisement. Il appui sur mon torse, appui et appui encore. Respire, respire !

Là, voilà, c’est mieux. Encore un rythme dans ma poitrine. Boum tchak, boumboum tchak.

Boum…Boum… ralentissement, anéantissement, sursaut.

Oui, je sais que ce n’est pas ce que vous attendez. Où est le sens ? Une histoire, une expérience ? Et si c’était ça. Sujet verbe complément, complètement en dehors de moi. Ce n’est pas ça la vie. C’est une fulgurance, une incohérence qui vous habille d’intelligence. Déconstruire, jeter, polir, briller, puis aimer.  Juste un tambour et soi et dans l’entre soi, un monde. Convoquer l’onirisme, l’appel de l’ailleurs, la frontière tranchante, l’ultime appel !  Je l’entends, il parle en moi lorsque je sais me taire. Apprendre à se taire pour mieux s’emplir.

Mes pieds sont des papillons, ils ne touchent plus terre. Ils ont mieux à faire, ils savent qu’elle est en eux. Insinue-toi, envahis-moi. Je suis caisse de résonance. Mon cœur fibrille jusqu’au point de rupture. C’est le vertige absolu. Non sens, verbe. Pulsation, verbe. Allez, ça y est, je sens que je lâche prise. Je suis à chair de peau, je martèle. Martèle et martèle. Ca s’enfonce dans le dedans. Ca me vrille, ça m’instille, ça me meut.

Je suis un être pris dans la tourmente d’un rythme lancinant et j’avance mais je ne sais pas où je vais et je ne trouve même pas ça inconfortable. Je suis bien. Je ne suis plus là en fait, je suis  dans l’entre soi et j’ai la tête qui tourne. Mon rythme cardiaque s’accélère.

Pulsation, pulsation, tambour. Il va vite, il cogne, il m’agrippe, il m’entraîne. Où ça ?

Je cours, je cours, je cours, je cours, je m’essouffle. C’est vert autour et ça bouge. Ca va trop vite et j’ai peur que mon cœur lâche. Ouf, j’entre dans la matière. Je cloche sur des notes de piano. Je m’enfonce et je remonte et c’est magnifique. Le grain de ma peau vibre.

« Cantanatolate ». Je me sens glisser et voler. Je me vois, je rampe, je creuse mon dos et j’avance dans les herbes hautes, félidé royal. Ma chevelure balaie le chemin de l’exil auquel je suis forcée. J’ai le regard brisant. Je cherche quelque chose dans un rituel qui me dépasse. Je suis à la limite du supportable, elle est plus forte que moi. Elle m’angoisse et pourtant, je ne cesse de me la repasser en boucle. C’est la deuxième étape. Cette musique que j’accueille et que j’intériorise depuis deux pages me modélise. Je suis derviche tourneur et ma tête n’est plus dans l’axe.

Des ombres m’observent et m’encerclent. Je vois le ciel tournoyer au-dessus de ma tête.

A moins que ce ne soit moi.Je suffoque, je n’arrive pas à me concentrer. Je ne vois plus rien. La musique est omniprésente. J’ai vraiment le vertige et la tension monte. C’est incroyable. C’est une caisse de résonance. Ca va vite. Encore et encore trop vite. Si ça va plus vite, est-ce que mon cœur explose ?

Un casque vissé sur la tête, je suis au bord de l’épuisement. La musique s’arrête. C’est le grand vide. Je recommence. Je veux aller au bout de l’expérience. Une addiction péremptoire. Boumboumboumouboumboumboumboumboum ! Encore ! Encore ! Plus fort ! J’augmente la densité. La volute est à son maximum et je commence à saisir les nuances de ses battements lancinants. J’en saisis les contours, les décélérations. Je n’ai pas de vision particulière, juste une vive émotion. J’ai envie de me lever. J’ai le sentiment que je ne peux pas accéder à une étape supérieure si je ne danse pas avec ces notes. Elles m’appellent elles me cherchent et je n’en peux plus. Un accent, deux, trois, accent ! Accent ! Frappe !

Mon corps est un silence et demi. Il se résout dans l’absence temporelle. Allez, si je me mettais à vivre maintenant, là, si j’osais. Si je me déployais ?

J’ai mille peaux et je m’appelle Kichté. Je ne suis pas matérialité, j’existe dans les espaces, dans les creux, dans le vide. Je suis pétrie de vide et j’ai traversé des épreuves que seules les âmes mal nées sont capables de supporter. J’ai chevauché le soleil pour m’enfuir de la douleur. Elle m’a traquée et j’ai résisté. J’ai sauté de nuage en nuage et je me suis posée sur la pointe de l’espérance. J’y suis restée en équilibre sur un pied, juste pour défier l’adversité. Elle se dressait devant moi en figure obsolète. Je l’ai chassée de tout mon amour et elle s’est mise à pleurer. Je me suis assise à ses côtés et je lui ai dit que ce n’était pas grave, que j’avais pleuré moi aussi et que les larmes font pousser les arbres. On peut s’y mettre ensuite à l’abri alors ça ne fait rien. A l’ombre de la douleur, on se recompose. Elle m’a tendu la main et je l’ai serrée très fort. On a survolé ensemble plein de territoires inconnus et nous avons fait l’exégèse du monde.

Répétition. Il y a quelque chose d’absolu dans la répétition. Elle réinvente, elle accède au magique, au sacré dans la boucle. Boumboumboumboumboumboumboum !  La transe ! Boum boum boumboum boumboum boum boumboumboumboumboum. Les repos, les absences creusent la différence et singularisent. Univers, sommes nous vraiment vers l’uni. L’universalité un peu pour se reposer et unis vers quoi d’abord ?

Refuser l’uniformité, désincarcération thoracique de l’esprit. Je sursaute, il arrive au galop, là, prend la lumière dans les filets de sa crinière fauve. Je m’accroche à son  insonorité.

Ils refluent vers mon centre. Je les appelle de toute mon âme mais ce sont les images qui  vectorisent l’intensité acqueuse de mes mystères.

Lichen, mandragore, verdoyante allée poudreuse de l’immense voile de soie, puisse tu me couver de ton iris de feu.

Kichté est mon nom et il transcende la descendance de l’infanticide amertume.

Je suis le fruit de la connaissance. J’ai toutes les connaissances et le grain de ma peau est une connaissance acquise à la cause de l’humanité.

Suis-je à l’état d’incohérence ? Supporterez vous cet alanguissement né de la variation vibratoire de la note affûtée de mes désirs ?

Je suis une page que l’on tourne, qui jaunit, que l’on froisse. Je m’écris entre les lignes. Je marche entre les marges et j’ai le vertige. Ca tourne, ça suinte, ça déborde d’emphase.

Steppe contaminée par les lueurs de l’aube chétive. Ligne cadencée de l’aile brisée de l’aigle dévolu à l’élévation.

Soi, soi, soi, soi, soi, soi, péremption. Soi, soi, soi, soi, soi, soi, rédemption.

Je suis un monde dans un monde et rien ni personne ne pourra l’empêcher. Pas même la mort, il est trop tard. T-r-o-p t-a-r-d. Je suis affranchie. Plus rien ne m’atteint, pas même le néant. Je suis l’absurdie crucifiée. Une étoile égarée à la pointe émoussée mais je trace mon sillon à travers la voir lactée pour atteindre cet autre versant de l’envers. Solitudinale est mon âme. Anamorphosée en cet instant, je surgis dans les volutes de tous les possibles. Végétale, minérale, animale, je suis en tout ce qui prend vie.

Là, ça y est, je m’assied en tailleur et je contemple la majesté des atomes fortifiés. Ils conspirent sur la toile de mon esprit et je vois une vallée au milieu de laquelle coulent quelques notes de joie sautillantes. Elle vrille là où la terre l’appelle et jaillit, obscure, plus vive que jamais pour inonder de son aura les alentours. Et je suis cette rivière, je vrille et je danse avec elle. Danse, danse, danse, danse, danse, émerge. Boumboumboumboum.

Boum, boum, boum, boum, une sensualité avérée, hop, hop, hop, hop ! Obstacle.

Incrustation déficiente, pourquoi tu t’accroches, hein ? Tu veux voir l’après, le bout de l’infini. Obstruction, changement d’orientation. Ligne courbe, arabesque.

Respire, respire, respire, court, mais court après ces idées échevelées qui te tiennent tête. Tu t’prends pour un humain ? Ah, ah, alors crie ! Arrache tes poumons et ce qui te sers d’oreille. Ecoute avec les yeux ! Battement, battement, chevauchement. Stop !

Tu les sens les unions sournoises, inattendues ? Ca te dépasse, les mots s’unissent, font leur chemin. Simplifie l’accueil, reçois, le rythme, forge l’artère fémorale.

Tourne, tourne, convoque ! Tu peux le faire, laisse les venir, laisse les entrer, tu as ta place !

Meurs !

© Nadia Bourgeois

 

 

S’il te plaît, dessine-moi

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Illustration de Fabienne Fumière Texte Nadia Bourgeois

S’il te plaît, dessine-moi une vague de larmes, des sillons d’embruns, un phacochère en rut, des rutabagas en pâmoison. Une cathédrale en dentelle pour caresser mon âme et déplier mes instincts de papier. Une cloche d’espoir, une semelle sous laquelle je pourrai m’abriter, un lacet auquel je pourrai m’accrocher, un cœur déliquescent. Une parenthèse pour y mettre les mots importants, pour y façonner mes rêves, les laisser s’envoler. Un jardin bleu roi, des femmes indigo, des ampoules turgescentes, un intérieur de moi en kaléidoscope, un tam tam  vibratoire, des sonorités d’argent pour une humilité dérisoire. Un rasoir en cristal, toutes ces choses absurdes qui peuplent mon imaginaire et qui n’écloront jamais dans les nervures ajourées de la pensée des autres. Ces pantins adéquats en uniforme de soie, fragiles et indolents, fertiles et rayonnants. S’il te plaît dessine-moi ta main et place là dans la mienne bien au chaud dans mon amour escalator. Dessine-moi des lignes de fuite, des lignes mouvantes, mourantes et vagabonde moi dans les plis abstraits de ton esprit défait. Accorde-moi cette faveur enivrante de ne pas connaître la destination, de te laisser aller la plume au bout des doigts, sans retenue, dans la plus simple nudité de ton âme. Mets à nu des empires de mots profanes, de repentis vespéraux, d’ombres diaphanes. S’il te plaît dessine- moi avec mes faiblesses, mes imperfections, mes rages, mes passions, mes failles, mes rudesses, mes éclats, ma lumière. Dessine-moi à ta guise, mais s’il te plaît, dessine-moi pour que je ne meure pas.

Nadia Bourgeois  28 03 2016

Suite à un commentaire très judicieux d Elisa, je précise que j’ai écris ce texte à partir d’une consigne que j’ai donnée aux participants des ateliers d’écriture que j’anime.  » A partir de « s’il te plaît dessine-moi…écrivez tout ce qui vous passe par la tête ». J’ai moi-même joué le jeu et ce texte est né. J’ai pensé ajouter l’illustration de Fabienne Fumière pour rendre hommage à sa série de tableaux sur le thème du Petit Prince.

METAMORPHOSE ESCHER

l'infini en mouvement

escher métamorphose

Le plein et le délié valsent dans les jeux d’ombres.
Dans leur fragilité marquée par les accents,
Se font et se défont, étirent la pénombre,
Muant leurs traits figés en rêves opalescents.
Nadia Bourgeois

Conseils d’écrivains

Jean d’Ormesson

Jean d’Ormesson
Je n’ai jamais écrit uniquement à titre autobiographique, j’y ai toujours mêlé la fiction. Dans mes livres, elle se tisse naturellement avec la réalité. Je crois qu’écrire, c’est avoir des obsessions. On écrit parce que quelque chose ne va pas, parce que la vie ne suffit pas: il faut s’en créer une autre. C’est pourquoi je préfère la veine romanesque. D’ailleurs, je pense que l’autobiographie classique, du style « Je suis né à telle date, à tel endroit, etc. », est condamnée. A notre époque où tout est autobiographie, il faut revenir à ce mélange de la fiction avec la réalité, c’est ça la littérature. Mais ce n’est pas parce qu’on a une vie intéressante qu’on peut entrer en littérature: il faut du talent, voire du génie comme Chateaubriand. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, qui restent mon livre de chevet, il ne dit pas tout de lui, il ne retient que ce qui contribue à forger sa statue. Rousseau, lui, fait l’inverse et promet de se dévoiler entièrement. Mais tous deux prouvent que la littérature, c’est d’abord l’imagination. La littérature, ce ne sont pas des idées et des souvenirs mais des mots.»
Dernier livre paru: La création du monde, Robert Laffont, 2006

Alexandre Jardin

Alexandre Jardin
Il faut se méfier de l’exactitude, il faut préférer la vérité émotionnelle car c’est ce qui reste la plus grande vérité humaine. A partir du moment où l’on parle de l’écrit, il faut réussir ce que préconisait Louis-Ferdinand Céline: «briser la canne» avant de la mettre dans l’eau, avant que son reflet ne se brise lui-même. C’est ça l’autobiographie, c’est la question centrale de la transmission de l’émotion par l’écrit et non pas l’accumulation d’informations. Si vous ne transmettez aucune émotion, ça ne vaut pas la peine d’écrire. Sincèrement, je doute que la vie de Marcel Pagnol ait été celle qu’il raconte. Mais qu’est-ce que c’est bien raconté! Et Les trois mousquetaires: ça a l’air d’un roman mais c’est une autobiographie d’Alexandre Dumas parce que ce livre incarne avant tout la fringale et la gourmandise d’exister de cet homme. Pareil pour Le Petit Nicolas qui est aussi l’autobiographie de Goscinny, et qu’importe si son voisin s’appelait vraiment Aignan ou pas. Pour ma part, j’en suis venu à écrire sur les miens par un glissement assez naturel car il s’agissait d’une famille de gens qui aspiraient au romanesque.»
Dernier livre paru: Le roman des Jardin, Grasset, 2006

Gérard Mordillat
Dans une autobiographie je cherche avant tout un langage. Ce qui m’intéresse est moins la relation d’une vie que les mots pour le dire, la syntaxe, la scansion, la voix secrète du texte, celle qui me fait entendre l’étrangeté de l’autre. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais écrit d’autobiographie au sens strict du mot. J’ai toujours été fidèle à la morale que l’on m’a transmise: « Raconte pas ta vie. » En revanche, j’ai écrit, sous la forme autobiographique, bien au-delà de ma vie, celle des miens, celle de mes amis, de mes amours… Chacun de mes livres « autobiographiques » est en réalité une bombe de langage, dont chaque mot porte la mémoire de plusieurs individus. « Moi n’amuse pas moi », disait Chaval. Il n’y a rien que je veuille taire mais rien non plus que je veuille exposer. Il n’y a ni pudeur ni impudeur dans l’écriture. Ecrire, c’est accepter de se déboutonner. Partant de là, seuls comptent l’art et la manière. Dans Vive la Sociale! comme dans Rue des Rigoles j’ai utilisé la première personne du singulier, ce je qui me permet de me tenir à distance de moi-même, d’être avec malice et humour une sorte de cambrioleur qui fracture sa propre vie pour en faire partager le butin. Si l’on veut, je suis l’Arsène Lupin de l’autobiographie, j’ai mille visages et cent mains. Bien malin qui saura si je ressemble au je énigmatique qui joue les premiers rôles ou à la croûte de pain derrière la malle… Prévert l’a dit: « Si je ne sais rien, je pourrais toujours être professeur. » Il n’y a qu’un piège à éviter: prendre son miroir au sérieux. Dans le genre « autobiographique », je me sens de la famille d’Henri Calet, La belle lurette et Le tout sur le tout, de Georges Perros, Une vie ordinaire, et de Raymond Queneau, Chêne et chien…»
Dernier livre paru: L’attraction universelle, Calmann-Lévy, 2006

Jean-Claude Brisville
Je n’écris pas exactement sur ma vie privée mais sur tout ce qui, dans ma vie, a un rapport avec l’écriture et la lecture car ces sujets-là s’imposent à moi. Etre écrivain relève d’une nécessité intérieure et non pas d’un choix délibéré. Il faut vraiment avoir envie de le faire. La sincérité est nécessaire. Il faut aussi respecter la syntaxe et la forme en général, du moins si on veut être publié, donc lu. Il s’agit bien de littérature. Après, c’est aux lecteurs de décider. En tant que lecteur, justement, j’aime particulièrement les journaux intimes de Benjamin Constant, qui y révèle une personnalité assez méconnue. Je recommande aussi L’arrière-pays d’Yves Bonnefoy et Peau d’ours d’Henri Calet.»
Dernier livre paru: Quartiers d’hiver, De Fallois, 2006

Philippe Ségur
Il vient de publier un livre hilarant Ecrivain (en 10 leçons) , racontant l’écriture et la publication de son premier livre chez Buchet-Chastel. Evidemment, rien n’est faux, rien n’est vrai puisque c’est un roman!
Qu’est-il important de dire, pour vous?
Tout ce qui jaillit de la nécessité.
Que préférez-vous taire?
Les expériences spirituelles vraiment profondes. En parler les démonétise, car le fait de les évoquer met en cause leur valeur essentielle qui est précisément de mettre fin à l’état de nécessité. Dès que je parle, je montre. Or, pourquoi montrer si je suis? Si le récit peut ici constituer un témoignage, il prouve une forme d’échec de l’expérience, comme l’attestent certains livres de Kerouac.
Quels sont vos critères?
Bien choisir sa sincérité. Ne pas oublier qu’il y a mille façons de dire la vérité, puisqu’il n’existe qu’une façon de mentir: c’est de prendre la parole. Comme dit Thomas Bernhard, la vérité «n’est connue que par celui qu’elle concerne, s’il veut en faire part, il devient automatiquement un menteur». Il n’y a pas de vérité communicable, mais il peut y avoir une démarche authentique, une volonté d’être véridique. Tout dépend de la qualité de l’intention.
Quels pièges doit éviter un nouvel écrivain?
Vouloir se lancer sans connaître ses classiques. Au sens littéraire, l’écriture est un métier paradoxal qui ne s’enseigne pas et qui pourtant s’apprend. Même Rimbaud, aussi génial et précoce qu’il fût, a commencé par faire ses gammes.
Quels conseils lui donner?
De jouer aussi bien de la réalité que la réalité se joue de lui. D’où, à mes yeux, la supériorité de la fiction autobiographique sur l’autobiographie stricte pour en explorer les arcanes. Tous les auteurs que j’apprécie dans ce registre, de Dostoïevski à Fante, en passant par Hesse, Kerouac et Hamsun, sont passés par le dédoublement et la création d’un univers pour s’approcher de ce qui ne peut être dit. Cette attitude de démiurge est une chance incomparable: elle fait des auteurs de véritables seigneurs.
Quelle est votre oeuvre de référence dans ce domaine?
Le loup des steppes de Hermann Hesse.»

*Jordi Soler
Quoique né au Mexique, je suis d’origine catalane par mon grand-père paternel, un républicain espagnol qui a fui le pays lors de la guerre civile. Cette époque est un sujet tabou dans notre famille. Un jour, mon grand-père m’a confié ses Mémoires, écrits à la main, et il a accepté que je vienne l’interviewer. Il savait bien que j’allais en faire ce livre, Les exilés de la mémoire, mélange de mémoire familiale et de mémoire collective. La mémoire fidèle n’existe pas, c’est toujours la métaphore de quelque chose. J’ai privilégié l’histoire de mon grand-père racontée par ce narrateur qui me ressemble. Il faut oublier que l’on écrit sur soi, sur les siens. Au début, mon texte ne fonctionnait pas. J’ai mis des mois à trouver la bonne distance, à oublier que j’étais le petit-fils, pour que cette histoire réelle devienne aussi de la littérature.»
Dernier livre paru: Les exilés de la mémoire, Belfond, 2006

Hugo Hamilton
L’essentiel est de raconter une histoire, donc de faire de sa vie une histoire. Longtemps, j’ai eu l’impression que je n’avais pas d’histoire. J’ai vécu des moments très durs que je n’arrivais pas à partager. J’ai voulu tout oublier, jusqu’au jour où je suis tombé sur le journal intime de ma mère, après sa mort. Alors j’ai décidé de me souvenir. Mon enfance est pleine de choses désagréables mais j’ai choisi de tout dire. Je tiens à être honnête. On doit toujours être loyal avec le lecteur, sans ambiguïté. En revanche, il faut faire attention à son entourage, la vie des autres ne vous appartient pas. J’ai donc changé certains noms, passé sous silence certains événements. Je cherche à révéler des secrets mais à expliquer ma vision du monde, du point de vue de l’enfant que j’ai été. Quand j’ai commencé à écrire, je faisais de belles phrases avec de grands mots mais j’ai réalisé qu’aucun enfant ne parlait ainsi. Il faut créer son histoire dans sa propre langue. Raconter une histoire, c’est inventer une langue. Beaucoup de gens ont des vies passionnantes, fortes, mais tout le monde ne sait pas en parler. Mes modèles sont Thomas Mann, Heinrich Böll, et surtout Corrections de Thomas Bernhard.»
Dernier livre paru: Le marin de Dublin, Phébus, 2007

Annie Ernaux
Qui n’écrit pas ou n’a pas encore écrit s’imagine tout de suite en butte aux regards et aux reproches de l’entourage. Il a peur de ce qu’on pensera de lui, de blesser les autres, et en même temps a envie de raconter des choses de son existence. Or je ne me rappelle pas avoir jamais considéré un projet d’écriture sous cet angle, mais toujours sous celui de donner de la réalité à ce qui m’est arrivé. Attention: je ne dis pas qu’il n’y a pas de refus inconscient, de censure. J’ai tourné tant de fois autour de certains livres, écrit tant de pages en apparence inutiles avant d’oser continuer. Mais une fois embarquée, ayant trouvé le « comment », c’est-à-dire le projet narratif, « tout dire » signifie « dire tout ce qui entre dans ma recherche de la vérité, et taire, écarter ce qui ne me paraît pas nécessaire ». Grande différence avec une psychanalyse!
Souvent, le tri ne s’effectue pas de manière consciente. Parfois oui. Ainsi, dans La place, je n’ai pas parlé d’une scène où mon père tente un geste meurtrier envers ma mère, scène qui ouvre un autre livre, La honte. Des lecteurs se sont étonnés: « Pourquoi ça n’est pas dans La place, ou dans le livre sur votre mère, Une femme. » C’est que cette scène n’avait rien à faire dans ce que je voulais rechercher – la trajectoire sociale de mon père – et sans doute aussi parce que cette scène était à elle toute seule porteuse d’une autre recherche, dont le moment n’était pas venu. La mémoire de soi est toujours nouvelle. Je ne ressens pas les limites, comme si j’étais un pur objet à sonder, position de dédoublement ou de schizophrénie dont les causes m’échappent. Je ne les ressens pas non plus au sujet des gens réels qui figurent dans le livre. C’est un problème. Personne, je crois, n’apprécie d’exister à son insu dans l’imaginaire de lecteurs et je ne suis pas d’accord avec l’idée que la littérature a tous les droits. Mais, au fond, j’agis comme si le dévoilement d’une vérité générale était plus important que l’atteinte ou la blessure de quelques personnes. Le choix du mode narratif est ce qu’il y a de plus difficile à trouver. Il dépend du sujet, de la matière à explorer: un événement, une période, mais il n’est pas donné d’emblée et peut prendre des années. A un moment, la forme du livre devient évidente. Récemment, mon expérience du cancer du sein a pu se dire à partir de photos. Les autres formes avaient échoué.»
Les pièges à éviter, vos conseils?
Peut-être se demander d’abord pourquoi on a envie d’écrire sur sa vie? Qu’est-ce qu’on écrirait si on devait mourir après, pour se mettre le plus en posture de vérité. D’une manière générale, le principal piège à éviter est de partir avec la volonté de tout dire au lieu de choisir une période, un événement, voire juste un lieu, ou quelqu’un. Les possibilités de l’écriture autobiographique sont infinies, c’est la lecture des textes autobiographiques qui reste la meilleure des méthodes!
Vos oeuvres de référence?
La vie de Henry Brulard de Stendhal et Je me souviens, W ou le souvenir d’enfance de Perec, Nadja de Breton, un peu Simone de Beauvoir.»
Dernier livre paru: L’usage de la photo, Gallimard, 2005
Charles Juliet
Je ne choisis pas de dire ou de taire. Je laisse venir ce qui veut se révéler. Bien que j’aie une écriture réfléchie, j’ai l’impression d’écrire en aveugle, en me laissant guider par une sorte d’instinct. J’ai toujours eu le souci d’être vrai, d’être d’une absolue sincérité. Il ne faut avoir aucune image de soi, que celle-ci soit valorisante ou dévalorisante. Il faut supprimer les écrans déformants qui s’interposent entre l’?il intérieur et le magma dont il a à saisir des fragments. Il importe d’avoir une perception directe de soi, et de se tenir à distance dans la neutralité.
Les pièges à éviter?
La complaisance. La tendance à se présenter sous un jour avantageux et à se faire aimer, admirer.
Vos oeuvres de référence?
Des oeuvres nées de la Shoah ou des camps staliniens. Des oeuvres exemptes de narcissisme et qui relatent des expériences extrêmes. Ces oeuvres m’imposent une éthique. Elles me disent: écris avec gravité, respecte la vie, n’écris pas de mots creux, applique-toi à dire cette part d’humanité présente en chacun et dont tant d’êtres sont exilés.»
Dernier livre paru: L’opulence de la nuit, P.O.L, 2006

En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/livre/conseils-d-ecrivains_812059.html#0EuAaTdUST6EoC47.99

Des mots plein la bouche

Le chat de Geluk sur l’écriture.

Des mots plein la bouche

Les mots jouissent de leur invasion dans ma bouche pour venir s’empaler, empesés comme des galets sous la voûte amère de mon palais. Ils roulent, impétueux et sonnent d’un ton graveleux. Ca suinte de partout, ça colle à mes synapses et frappe à la porte de mon inconscient. Je n’en maîtrise plus le flux. Je suis l’amphitryon forcé de ces verbiages fourbes. La sémantique et la syntaxe s’arrogent désormais le droit d’insoumission. Je vomis leur ingérence ; je ne les ais pas conviées.
Ils pullulent pourtant, misérable vermine se roulant dans la fange de l’exécrable pensée médiocre de la vulgarité, se déversent copieusement dans le conduit auditif de l’épanché distrait. Ce qui ressemble à première vue à un pensum, constitue en fait leur seule distraction. Toucher, couler ! Une vraie bataille nasale, tant ils semblent inonder les cavités profondes de cet axe de symétrie qui divise mon visage en deux moitiés inégales.
Cette incursion illégitime me fait l’effet d’une ablution fatale, un rite infernal. Je pousse un cri, tente de me dégager de leur emprise, en vain…
Alors, quoi ! Je n’aurais pas le mot de la fin ? Je m’extirpe de la déroute, la latence de l’émergence de ma pensée étriquée et je leur lance un défi :
– Allez-y ! Je lâche prise, libre à vous d’exprimer votre nature. Faites-moi voir de quelle encre vous êtes faits.
Et là, soudain, contre toute attente, ces derniers se liquéfient. C’est de la prose à boire, un délit de déliquescence. J’aspire, je bois, j’hume. Ils ont une odeur quasi animale et je ne me retiens plus. Je leur inflige un sort inestimable. Celui de la postérité. Ils sont gravés dans le marbre.
De cette immersion vagale, je n’ai qu’un souvenir. Celui d’être verbe au présent. Ici et maintenant. J’ai besoin de douceur, je les flatte dans le sens du rythme et je les abuse sournoisement. Je feins l’indifférence et je les assassine un à un. Je les cloue au pilori du vélin surfait. J’ai le vague à l’arme et le point dans la poche, je serre. Dieu que je serre! Ils me font mal, mais je tiens bon. Là, ça y est. Ils ne pourront plus parler. Je leur interdis de me dire, je les tairai. C’est moi qui les exécute, pas eux. C’est moi, l’auteur du crime imparfait du subjectif.
Tiens, un râle ! Quelques syllabes dissonantes sans doute. Que m’importe ! Demain, ils ne seront plus que des signes morts. Je tournerai la page et je recommencerai. Je les dévorerai. Oh, oui ! Je n’ai pas fini de tuer.

Nadia Bourgeois