Archives Mensuelles: mars 2016

Eric Emmanuel Schmitt Lorsque j’étais une oeuvre d’art

518q3yk3eal-_ss500_« – Tu es mon œuvre, mon chef-d’œuvre, mon triomphe. »
« – J’enfonce même la nature. Jusqu’à toi, je n’avais qu’elle comme rivale sérieuse. La nature ! »

« Cette fois si maline si sournoise si inventive, si futée soit-elle, elle est incapable de réaliser ce que je viens d’achever avec toi. Recalée, inapte, pas assez d’extravagance.
– Tu ne ressembles à rien de connu car l’art n’est pas imitation, tu es mon geste, ma vérité…Lama avait vêtu les trente beautés d’une combinaison rose sans plis ni coutures qui imitait parfaitement la nudité, la peau de tissu moulait leurs corps avec indécence et seuls deux boutons rose fushia sur les seins et un triangle de crin noir sur le bas-ventre signalaient l’artifice. Les beautés se pavanaient entre les invités sans se douter, comme moi, que Zeus ne leur avait créé cet uniforme de nudité saumon que pour mieux dénoncer la Nature et sa consternante absence d’invention. »

Lorsque j’ai lu ce roman il y a quelques années, j’ai été vraiment touchée par le héros dont on ignore le nom à part celui d’ Adam bis, dont l’affuble son géniteur artistique, Zeus-Peter Lama. Pour oublier sans doute qu’il ne s’est pas fait tout seul, ce dernier se substitue à son propre créateur pour façonner son chef-d’oeuvre. Rien que cela. Adam bis se voit dépossédé de tout ce qui fait l’intérêt d’être humain : disposer (dans une mesure toute relative) de son humanité. Le créateur névrosé, non content de le transformer, va jusqu’à tenter de lui ôter son âme, sa conscience pour le réduire à l’état d’objet. Cela me fait penser à « L’homme qui était refait » d’Edgar Allan Poe dont on admire dans la nouvelle,  la dentition parfaite, le corps magnifique et vigoureux . Pourtant, celui-ci n’est plus qu’un amas de vêtements, un être en kit soumis à l’assistance de son valet lorsque le masque tombe.

Quelle est cette vanité humaine qui nous pousse sans cesse à vouloir dépasser la nature au lieu de l’honorer ? Dans ce cas,  l’art tente d’imiter la conscience de notre fragilité, l’insupportable finitude de notre condition. Hors, redouter d’exister dans son ombre sans comprendre ce qu’elle nous enseigne ne nous rend pas plus fort, mais plus inhumain. Plutôt que d’entrer dans un bras de fer avec la nature, créer avec elle et non contre elle nous fait grandir. Le propre de l’art n’est il pas de s’affranchir des limites en sublimant la nature plutôt qu’en l’enfonçant ? Offrir au monde une multitude de visions poétiques du monde ?

Tant que l’homme n’aura pas réglé son complexe des origines, il reste à craindre pour son avenir. A l’heure du trans-humanisme, la question est fondamentale tant les dérives possibles sont effrayantes.

 

RICK OWENS HABIT DE PEAU

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Fashion week 2015

Lorsqu’il chassa du paradis, « L’éternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau et il les en revêtit. »

J’y vois une métaphore de la naissance. L’homme vient au monde en tenue de naissance. Cette peau dont nous sommes revêtus lorsque nous sommes expulsés du ventre de notre mère, ce paradis à l’abri duquel la vie nous construit patiemment.

Le styliste visionnaire Rick Owen revisite à sa manière la genèse. Décrié, moqué, ce défilé pose néanmoins la question de notre rapport au corps, à la peau. Porter des habits de peau, du cuir, est  un acte banalisé. Cela ne pose aucun problème et pourtant, nous revêtons une autre peau et ne cessons d’en changer tout au long de notre vie, de la falsifier, la travestir à loisir, d’entrer dans la métamorphose. Ce mannequin qui porte un autre mannequin en guise de parement nous le rappelle de manière brutale et cynique, même si la démarche ne se revendique sans doute d’aucune action de dénonciation.

Interroger la métamorphose revient-t-il à s’interroger sur le sens de notre existence ?

 

 

 

Romain Gary

Pseudo

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 » Il n’y a pas de commencement. J’ai été engendré, chacun son tour, et depuis, c’est l’appartenance. J’ai tout essayé pour me soustraire, mais personne n’y est arrivé, on est tous des additionnés. »

 » Il est vrai que j’ai eu des problèmes avec ma peau, parce que ce n’est pas la mienne : je l’ai reçue en héritage. J’en ai été enveloppé par voix génétiques, avec soin, préméditation et accusé levez-vous…  »

L’auteur multiplie les tentatives pour se fuir.  Le pseudo, ce masque de langage résout-il le problème d’appartenance ?  Comment s’incarner sans autre hérédité que soi même ? Se « désappartenir » sans devenir fou ?  N’être pas le commencement, ne se soucier que de l’être, est-ce si terrible ? Mais n’est-ce pas cette triste lucidité sur notre incapacité à disposer de nous-même qui nous tourmente ? Comment aspirer à la liberté si nous nous savons d’ores et déjà condamnés à n’être pas même libres du choix de nos gènes ? Le sceau de l’aliénation s’imprime jusque dans notre A.D.N.

Si nous sommes tous des additionnés, cela ne rend pas pour autant notre singularité illégitime. Preuve en est le talentueux Romain Gary.