Des mots plein la bouche

Le chat de Geluk sur l’écriture.

Des mots plein la bouche

Les mots jouissent de leur invasion dans ma bouche pour venir s’empaler, empesés comme des galets sous la voûte amère de mon palais. Ils roulent, impétueux et sonnent d’un ton graveleux. Ca suinte de partout, ça colle à mes synapses et frappe à la porte de mon inconscient. Je n’en maîtrise plus le flux. Je suis l’amphitryon forcé de ces verbiages fourbes. La sémantique et la syntaxe s’arrogent désormais le droit d’insoumission. Je vomis leur ingérence ; je ne les ais pas conviées.
Ils pullulent pourtant, misérable vermine se roulant dans la fange de l’exécrable pensée médiocre de la vulgarité, se déversent copieusement dans le conduit auditif de l’épanché distrait. Ce qui ressemble à première vue à un pensum, constitue en fait leur seule distraction. Toucher, couler ! Une vraie bataille nasale, tant ils semblent inonder les cavités profondes de cet axe de symétrie qui divise mon visage en deux moitiés inégales.
Cette incursion illégitime me fait l’effet d’une ablution fatale, un rite infernal. Je pousse un cri, tente de me dégager de leur emprise, en vain…
Alors, quoi ! Je n’aurais pas le mot de la fin ? Je m’extirpe de la déroute, la latence de l’émergence de ma pensée étriquée et je leur lance un défi :
– Allez-y ! Je lâche prise, libre à vous d’exprimer votre nature. Faites-moi voir de quelle encre vous êtes faits.
Et là, soudain, contre toute attente, ces derniers se liquéfient. C’est de la prose à boire, un délit de déliquescence. J’aspire, je bois, j’hume. Ils ont une odeur quasi animale et je ne me retiens plus. Je leur inflige un sort inestimable. Celui de la postérité. Ils sont gravés dans le marbre.
De cette immersion vagale, je n’ai qu’un souvenir. Celui d’être verbe au présent. Ici et maintenant. J’ai besoin de douceur, je les flatte dans le sens du rythme et je les abuse sournoisement. Je feins l’indifférence et je les assassine un à un. Je les cloue au pilori du vélin surfait. J’ai le vague à l’arme et le point dans la poche, je serre. Dieu que je serre! Ils me font mal, mais je tiens bon. Là, ça y est. Ils ne pourront plus parler. Je leur interdis de me dire, je les tairai. C’est moi qui les exécute, pas eux. C’est moi, l’auteur du crime imparfait du subjectif.
Tiens, un râle ! Quelques syllabes dissonantes sans doute. Que m’importe ! Demain, ils ne seront plus que des signes morts. Je tournerai la page et je recommencerai. Je les dévorerai. Oh, oui ! Je n’ai pas fini de tuer.

Nadia Bourgeois

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À propos de gaïa

Ma plume est un cri, ma feuille en est l' écho.

Publié le 01/09/2014, dans B.D. le chat, dessin, ecriture, geluk, histoire, humeur, les mots, nouvelle. Bookmarquez ce permalien. 15 Commentaires.

  1. Pour notre grand bonheur !

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  2. De victime à bourreau, pour arriver à la case « vengeur ». Merci Nadia pour ce billet tumultueux qui nous fait du bien ? Ta façon de tuer est un vrai bonheur 🙂

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  3. Oui, les mots me mettent dans tous mes états. Merci Elisa. 🙂

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  4. Très beau texte sur… les affres de la création ? J’espère malgré tout que le rapport à l’écrit n’est pas toujours aussi tourmenté. Il ne faudrait pas que notre plaisir de lire soit inversement proportionnel à votre dose de souffrir. Heureux de faire connaissance avec ce blog qui pétrit si bien le verbe en tout cas. A bientôt.

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    • Merci de votre visite. En réalité, je prends beaucoup de plaisir à écrire et même s’il m’arrive d’être tourmentée, je ne maudis jamais les mots mais le flot décousu de ma pensée. Ceci est un essai. 🙂 Merci et au plaisir de vous lire !

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  5. Et bien ma chère …tout un tour de force ton article …je suis essoufflée …( sourire )
    J’ai adoré ton jeu de mots ..malgré le ton qui se veut sévère …on voit que tu aimes écrire …ça se sent…
    Il y avait longtemps que tu n’avais publié …
    À bientôt j’espère …

    Sincèrement
    Manouchka

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    • Merci beaucoup Manouchka, cela me touche braucoup. J’ai fait une pause été. Je ne me mettrai pas en mode hivernage par contre. 😉 Je suis de retour et je vais avoir le plaisir de te lire à mon tour. Bises 🙂

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  6. Bonsoir, douce Nadia, le repos te réussit 🙂 et tes mots sont à couper le souffle…
    Si heureuse de te retrouver, à bientôt, Amie

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  7. Magnifique, Gaïa!,

    intéressant rebondissement et vraiment bien écrit
    Tu as employé des mots pour parler sur les mots.
    … Ne pas oublier: C’est toi qui les exécute, pas eux…

    Bons vœux, Aquileana 😀

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  8. Merci Aquileana ! Ton commentaire me touche et il est bien vu. 🙂
    J’ai toujours autant de plaisir à te lire. Tu as une connaisssance incroyable de la mythologie.
    Bises 🙂

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