Archives Mensuelles: septembre 2014

S.D.F, le droit d’exister

Un sans abri

Dans une pantomime étrange, des faces anonymes décrivent des arabesques d’humilité sur mon passage. Les regards impromptus, les sourires en accent circonflexe de silhouettes fantomatiques de passage, de pas pressés devant ce défilé de bustes humiliés, semblent dire tels des jurés. Coupable, coupable, coupable !
Têtes baissées, le cou en arc, les genoux chevillés au sol, un carton sur lequel un appel au secours est griffonné en toute hâte, un chapeau ou un gobelet en guise de ressource, les mains lestées du poids de la vacuité, ces corps usés, coupables de déchéance se livrent sur la place publique dans le rituel d’une soumission mise en scène. Mais la contagion se craint, s’élude, se contourne, s’évite…Vêtus de transparence, ils n’ont même plus un cri. Ils tonnent, s’indignent de l’intérieur, se fondent hors de hors de la marge, s’accrochent à la ligne dans un sursaut de dignité, survivent et s’en excuseraient presque. Ils sont de saison ou d’époque. On les dissimule ? Ils poussent comme de la mauvaise herbe désespérée, dans les interstices des pavés de la cité et vous infligent leur misère, à la manière d’une outrageuse correction visuelle.

Affligeant tableau de siècle amer. Paradoxe d’une ère bombardée par la connectivité. Hégémonie du langage, règne de la communication, les réseaux sociaux se partagent dans la confidentialité, sous le manteau, se délitent dans la rue. On ne « réseaute » pas à découvert ; on se penche, on martèle le pavé, les yeux rivés sur la trace du temps. L’empathie virtuelle n’a pas de projection dans le réel. Un geste, un sourire inattendu dans l’impondérable parcours d’un sans abri, nourrit ses veines d’un autre sang que celui aviné des vendanges.
Cette légitimité à être, ce recours à l’humain maquillé en utopie par l’élite bien pensante, oublierions-nous donc qu’ils sont contagieux ?

Attention ! Faire du bien à autrui peut faire du bien à soi-même. Un acte lourd de conséquences. Réfléchissez avant de vous engager, c’est très sérieux.
Essaimer l’amour, cultiver la bienveillance. Offrir un regard à un invisible, est un acte de foi en l’humain. Les rares virus qui soient dignes d’être propagés.

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Des mots plein la bouche

Le chat de Geluk sur l’écriture.

Des mots plein la bouche

Les mots jouissent de leur invasion dans ma bouche pour venir s’empaler, empesés comme des galets sous la voûte amère de mon palais. Ils roulent, impétueux et sonnent d’un ton graveleux. Ca suinte de partout, ça colle à mes synapses et frappe à la porte de mon inconscient. Je n’en maîtrise plus le flux. Je suis l’amphitryon forcé de ces verbiages fourbes. La sémantique et la syntaxe s’arrogent désormais le droit d’insoumission. Je vomis leur ingérence ; je ne les ais pas conviées.
Ils pullulent pourtant, misérable vermine se roulant dans la fange de l’exécrable pensée médiocre de la vulgarité, se déversent copieusement dans le conduit auditif de l’épanché distrait. Ce qui ressemble à première vue à un pensum, constitue en fait leur seule distraction. Toucher, couler ! Une vraie bataille nasale, tant ils semblent inonder les cavités profondes de cet axe de symétrie qui divise mon visage en deux moitiés inégales.
Cette incursion illégitime me fait l’effet d’une ablution fatale, un rite infernal. Je pousse un cri, tente de me dégager de leur emprise, en vain…
Alors, quoi ! Je n’aurais pas le mot de la fin ? Je m’extirpe de la déroute, la latence de l’émergence de ma pensée étriquée et je leur lance un défi :
– Allez-y ! Je lâche prise, libre à vous d’exprimer votre nature. Faites-moi voir de quelle encre vous êtes faits.
Et là, soudain, contre toute attente, ces derniers se liquéfient. C’est de la prose à boire, un délit de déliquescence. J’aspire, je bois, j’hume. Ils ont une odeur quasi animale et je ne me retiens plus. Je leur inflige un sort inestimable. Celui de la postérité. Ils sont gravés dans le marbre.
De cette immersion vagale, je n’ai qu’un souvenir. Celui d’être verbe au présent. Ici et maintenant. J’ai besoin de douceur, je les flatte dans le sens du rythme et je les abuse sournoisement. Je feins l’indifférence et je les assassine un à un. Je les cloue au pilori du vélin surfait. J’ai le vague à l’arme et le point dans la poche, je serre. Dieu que je serre! Ils me font mal, mais je tiens bon. Là, ça y est. Ils ne pourront plus parler. Je leur interdis de me dire, je les tairai. C’est moi qui les exécute, pas eux. C’est moi, l’auteur du crime imparfait du subjectif.
Tiens, un râle ! Quelques syllabes dissonantes sans doute. Que m’importe ! Demain, ils ne seront plus que des signes morts. Je tournerai la page et je recommencerai. Je les dévorerai. Oh, oui ! Je n’ai pas fini de tuer.

Nadia Bourgeois